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Bethléem: De l’autre côté du mur

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« Oui, je veux aller en Palestine, mais pas dans ces conditions. Je ne veux pas être celle qui passe de l’autre côté du mur juste histoire de voir. Je n’y ferai rien d’utile, rien de beau. Je ne pourrai pas parler aux gens, je ne pourrai rien échanger avec eux. Tout simplement parce que je n’en aurai pas le temps. » Durant notre séjour en Israël, mon compagnon d’alors me pressait de son besoin d’aller voir de l’autre côté.

Les noms de Ramallah ou d’Hébron te font frissonner. Tu me parles du devoir d’image. Certes, mais moi, quelle image pourrais-je véhiculer sans connaître, sans savoir? Oui, je veux aller en Palestine, mais pas comme ça. Je suis là pour découvrir avec toi la vie en communauté de nos amis, dans les kibboutz. Je suis là pour faire mes premiers pas dans le désert. Je ne vois pas très bien ce que je pourrais être d’autre qu’une voyeuse, avec juste un saut de l’autre côté du mur à mon actif. Comme si la représentation d’un instant aussi fugace que le nôtre aurait pu apporter un quelconque grain de sable à l’édifice. Apposer des messages imaginés sur des images récoltées sans réellement savoir, c’est répéter les schémas qui aujourd’hui même nous noient dans l’ignorance.

Alors je t’attendrai à Jérusalem qui est déjà une pièce en soi. Je me sens tellement perdue ici! Chaque recoin de la ville m’envoie un message différent. Je vois le dédain, la haine, puis l’extrême gentillesse, l’ouverture à l’autre. Tout ça se mélange, se confond, j’en ai la tête qui tourne, non, qui tourbillonne jusqu’au milieu des fruits secs et des épices du marché de Yehuda (mon répit).

Le marché de Yehuda à Jérusalem, Israël

Le marché de Yehuda à Jérusalem, Israël

Ici, quelqu’un se râcle grossièrement la gorge à mon passage et crache sur mes pas. Là, quelqu’un d’autre me toise lorsque je m’enquiers de la direction à prendre dans ce labyrinthe théorique. Mais il y a aussi tous ceux qui m’ont souri, qui m’ont invitée à me rappeler de la bonté innée du monde. Il y a tous ces goûts, tout cet art, il y a l’arabesque antique de ces ruelles, parfois agréablement ombrées, parfois agressives, lorsque tu dois plisser les yeux pour avancer sous le soleil battant. Il y a tous ces sons paradoxaux, accompagnés de l’inquiétude mesurée de ne pas savoir s’il faut dire shalom ou marhabaan. Il y a les militaires qui veillent, hommes et femmes, contraints à un long service à leur patrie (trois ans), peut-être fiers, peut-être dépités. Il y a des gars inquiétants qui se baladent avec leur mitraillette dans les allées du marché, l’air habité. Il y a le vert et le jaune du sable. L’olivier sans sa colombe. Le tombeau sans sa dépouille. Et puis il y a tous ces noms qui me rappellent la plus grande fable de mon enfance: Via Dolorosa, le Jardin des Oliviers, Gethsémani, Jéricho…

Jardins de Gethsémani à Jérusalem

Les Jardins de Gethsémani à Jérusalem

Eglise de Gethsémani à Jérusalem

L’église de Gethsémani à Jérusalem

Il a fini par me convaincre, j’irai à Bethléem, avec l’excuse de ramener un chapelet à ma mère croyante, un souvenir du lieu où est né Jésus. J’ai trente-trois ans cette année et ça la touche beaucoup, que je me trouve en Terre Sainte à l’âge de la Passion du Christ. Alors je monte dans le bus qui m’emmènera de l’autre côté, en zone C, dans la Banque occidentale de Gaza, en Cisjordanie, en Palestine, tout ça à la fois. Au checkpoint, les militaires contrôlent nos passeports: ils n’ont l’ordre de faire descendre du bus que les musulmans. Nous autres pourrons jouir de notre privilège de blancs chrétiens, tout en servant de mise en exergue de l’humiliation quotidienne, écrasant l’autre sous le poids d’une différence invisible. Sur la route, villes et villages aux murs blancs et à l’apparence fortifiée, soit-disant recelant crime, danger, peur. À mes yeux juste des gens emmurés qui continuent comme ils peuvent. Une réalité qui continuera de m’échapper.

Mon compagnon d’alors m’a vanté les oeuvres de Banksy, le graffeur de la résistance: elles fleuriraient sur le mur et généreraient un tourisme positif. Je n’y crois pas vraiment. Je pense que la masse des gens qui se rend à Bethléem n’est là que pour alimenter sa satisfaction personnelle, qui pour des raisons religieuses, qui pour pour collectionner les lieux, qui pour se donner la bonne conscience d’être « venu voir », qui pour faire des images, qui pour acheter un chapelet. J’arrivais donc là, comme eux, pour pas grand chose, avec un malêtre pliant mes épaules, baissant mes yeux. J’arrivais là pleine de la honte d’avoir cédé. À la sortie du bus, nous sommes houspillés par une marée de taxis, guides et conducteurs de toutes sortes nous proposant un Banksy Tour. Mais nous décidons de marcher seuls jusqu’au mur qui n’est pas très loin.

Le mur de Palestine, à Bethléem

Alors le voilà, ce paradoxe de la honte et de la protection à la fois. Je prends quelques photos puis je m’arrête: qu’est-ce qu’il me prend? Je longe un peu le mur, je l’observe, je détaille les centaines de graffitis qui voudraient qu’on l’oublie, qu’on le fasse disparaître. Je ressens l’oppression jusque dans la moëlle. Elle me prend subitement la poitrine, les poumons. Elle se transforme en brûlure. Elle me monte au nez. J’en tousse. Qu’est-ce que c’est, cette odeur toxique? À trente-trois ans, je découvre le gaz lacrymogène à ce que j’aimerais appeler les portes de Bethléem mais qui ne sont, hélas, qu’un mur sans issue.

Le mur à Bethléem, en PalestineLe mur à Bethléem, en Palestine
Deux pans de ce mur qui s’étend sur 700km, jugé illégal par le Cour Internationale de Justice en 2004, il continue malgré tout d’exister et de sévir.

Ce qu’il y a ici? Ce que j’ai appris? Que les enfants organisent leur propre petite résistance. Peur de rien! Il suffit qu’il y ait un appareil photo assez grand dans le coin pour qu’ils se mettent à lancer des cailloux sur le mur histoire d’attirer l’attention, histoire d’avoir droit à leur histoire. Mais ce ne sont que des enfants au fond, ils sont les plus faciles à réprimer: un peu de gaz et des projectiles en caoutchouc suffisent. Ils luttent contre le vent, ils lancent un appel au secours que personne n’entend. Les colombes et les dépouilles, ce sont eux.

J’en ai rencontré un, de ces braves petits oiseaux, avec une trace blanche sur le front en forme d’étoile. Peut-être qu’un jour il ne s’agira plus que d’un vilain souvenir d’enfance un peu poussiéreux; de l’oeil qu’il aurait pu perdre, cadeau d’un dieu incompris pour lui permettre de pleinement assister à un renouveau. Du rose, du bleu, du mauve et de l’or se mélangeraient alors au jaune, désormais fade, du désert.

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Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(6 commentaires)

  1. Itineramagica dit :

    Un texte si dur et puissant. Magnifique. Je ne me sens pas capable d’aller dans cette région actuellement…. les choses changeront elles ?

  2. Christina dit :

    Très très beau texte et reportage. Je comprends tellement ta position et tes émotions…

  3. Quel article intéressant!! Merci!!

  4. Béatrice dit :

    Tellement juste. Le temps passe et la situation s’aggrave et s’alourdit chaque jour un peu plus. Déjà trois, quatre ou cinq générations sont passées sous les fourches caudines de l’intolérance, de l’incompréhension et de la haine qui conduisent au malheur. Inextricable.
    Merci de cet article exigeant et difficile. J’ai découvert Jérusalem en 1974 et depuis lors, rien ne change et pourtant tout bouge, se fige, s’enkyste. Votre conclusion est la seule qui vaille : une issue divine pour réenchanter cette terre magnifique.

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