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Corinne

À la recherche du temps perdu, à Malaga

Alors voilà. Je devais vivre ici, à Malaga, peut-être. Et puis finalement non, j’avais déjà choisi de revenir à Berlin, par amour pour elle, mais aussi par amour pour moi: histoire d’arrêter de fuir à chaque coup bas encaissé.

C’est que c’en était devenu maladif. Non, c’est maladif depuis… Je ne sais même plus, peut-être depuis qu’on a endommagé mon rapport à l’autre avec effet immédiat sans retour. Depuis qu’on a brisé en moi la possibilité de faire confiance, de me reposer paisiblement au creux de quelques bras ou de quelques paroles rassurantes sans me dire « Combien de temps ça va durer, cette fois »? La fatalité du mensonge, de la trahison et de la méchanceté m’était devenue une occurrence naturelle, attendue. La seule variable se perçoit dans le scénario, dans son impromptu.

Jardin botanique de Malaga

À la recherche du temps perdu dans la luxuriante verdure tranquille du jardin botanique de Malaga

Peut-être que Malaga s’était glissée dans mon subconscient comme un remède contre le Mal. Mal-aga. C’est drôle de chercher des coïncidences à posteriori. Mais avec le temps qu’il me faut pour analyser et comprendre les situations dans lesquelles je me fourre (parfois des jours, parfois des mois, parfois de très longues années), je pratique cet exercice comme un exutoire. Et surtout je l’écris, je lui donne du corps pour mieux le visualiser et l’étudier.

Avec la décision d’éradiquer une grosse partie de ce bagage trop lourd à porter, je me suis rendue en Suisse. J’ai parlé avec des gens. J’ai pardonné. Je me suis pardonnée. Enfin, je crois. Non, disons-le: je l’ai fait. Ménage de printemps. Car je me trouve juste là, dans le printemps de ma vie, à me préparer pour l’été. Dans quelques jours j’aurai 35 ans et j’ai l’impression de pouvoir enfin me laisser devenir une adulte. Mais rien, jamais, ne m’enlèvera cette ribambelle d’obsessions enfantines et continuelles sur tout. Sur les fleurs, les oiseaux, sur les sentiments des autres, sur les trains, sur le poivre et le citron. Elles font partie de moi.

Voyage à malaga

À la recherche du temps perdu avec les vieux amis (ceux rencontrés au bout de la terre il y a tant d’années) et les nouveaux amis (ceux rencontrés ici, que l’on rencontrera encore, ailleurs, dieu sait où)

En 2008, j’avais décidé de prendre la route pour plein de raisons, dont celle-ci: combler ma soif de voir, d’apprendre et de comprendre, répondre à mes obsessions et, accessoirement, apprendre à leur dire « non » très gentiment. Très gentiment, c’est important. Parce que lorsqu’on se rend maître de sa vie (l’indépendance) on tend assez naturellement à se tyranniser. Pourtant, c’est souvent la raison même qui nous a poussé à tout changer, qui nous a inspiré le désir de faire mieux, pour soi-même avant tout, pour devenir une personne plus belle, pour les autres aussi, pour partager quelque chose de plus grand, pour s’ouvrir des portes, pour en ouvrir à ceux qu’on aime.

Le voyage a été long, très long. Il aurait bien pu être immobile, car on le sait bien, les problèmes n’attendent pas sagement notre retour à la gare, au port ou à l’aéroport. Le voyage continue donc, mais le bagage est plus léger. Pas celui littéral bien entendu (celui-ci est toujours trop lourd et JE NE SAIS PAS COMMENT FAIRE MIEUX, mais j’accepte et je pardonne, hein)?

Manger à Malaga

À la recherche du temps perdu autour des tables bruyantes (et délicieuses) de l’Andalousie

Et à Malaga, le voyage a été curieux. Il est redevenu ce qu’il était pour moi en 2010: une bonne excuse pour me reconnecter à mon corps, à mes émotions, à ma force endormie, au temps perdu.

  • Au corps parce qu’on tend à oublier cette formidable machine régulièrement. Et pourtant c’est elle qui nous tire en avant. Pas de corps, pas de vie. En voyage on marche, on marche, on empile les kilomètres sans même s’en rendre compte. On se fait les bras à trimballer ces lourds bagages (comme quoi, la faute a peut-être une raison d’être).
  • Aux émotions, parce que si on me tend une allumette, j’en fais un feu de forêt. J’ai oublié, je ne sais plus. Ai-je appris, avec le temps, à me construire de folles envolées pour me sentir vivante? Est-ce que ce que je ressens est réellement si coloré, si saturé? Mais alors pourquoi j’ai un mal si fou à comprendre les intentions des autres? Je suis dans une dimension parallèle qu’il me faut encore apprivoiser.
  • À la force endormie parce parfois on ne peut que se laisser aller. Parce qu’on se trouve mille excuses pour stagner. Ma force n’était plus qu’un moteur automatique me permettant de traverser la vie et projetant des fleurs avec sa soufflerie pour que tout ait une meilleure odeur.
  • Au temps perdu parce que je ne m’occasionnais plus une minute sans me charger de tâches et d’exercices divers. Pour ne pas penser. Parce que ma force était endormie, parce que je ne savais plus sur quelle planète j’évoluais, parce que je ne sentais plus mon corps. Quel beau cercle vicieux, n’est-ce pas?
Gibralfaro, le château de Malaga

À la recherche du temps perdu en grimpant, la nuit, sur un coup de tête au sommet du Gibralfaro, le château de Malaga

Alors à Malaga j’ai commencé par le plus simple, j’ai pris le problème à l’envers: cher temps perdu, viens à moi. Dis oui à tout ce que l’on te propose. Dis oui à ne rien faire du tout. Dis oui à ce banc au bord de la mer qui t’appelle, alors que tu n’es pas fatiguée: assieds-toi et contemple, laisse le temps te glisser dessus, s’évaporer comme la rosée du matin. Elle est invisible, mais elle porte en elle tous les reflets du monde.

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(7 commentaires)

  1. JeanMo

    Bonjour Corinne, ce que tu écris est tellement vrai et humain, on le ressent, on le visionne. A propos d’affaires, je partage les mêmes contraintes que toi et cela, à peine lorsque je m’éloigne à peine de chez moi, jamais assez…et au final toujours trop! S’entourer d’objets rassure.

    Ci-joint un film ou plutôt une petite merveille que je viens de découvrir sur arte où il est question de tout ce que l’on peut trimballer avec soi. Peut-être l’as-tu déjà vu? Le remède est donné ici ;)))

    https://www.arte.tv/fr/videos/073001-000-A/l-etreinte-du-serpent/

    Belles découvertes à toi

    • Hello JeanMo! C’est un combat éternel pour désengorger, mais il y a aussi l’éternel débat de rester, repartir. Je crois qu’on doit accepter de vivre avec ce qui est cyclique, apprendre à respecter nos moments de confort et ceux complètement contraires. Mais les frontières, les administrations et les choses rendent cela bien compliqué! Un monde où l’on pourrait tout emprunter plutôt qu’acheter serait idéal. Je n’ai pas vu ce reportage, je note sur ma petite liste, merci beaucoup. Je te souhaite de beaux voyages!

  2. Bonjour Corinne, merci beaucoup pour ces beaux textes de réflexions et de confidences partagés en toute confiance et avec une belle simplicité. Ils font écho à ce que j’ai vécu, ce que je vis et ce qui se révèle. En plus du pardon, pour ma part, j’actionne la bienveillance pour les autres et pour moi. Ce qui me rend intraitable avec les méchancetés petites et grandes qui peuvent nous fissurer jusqu’à nous briser. De ce fait, il m’arrive bien plus souvent de mettre à distance voire même d’exclure les porteurs de ces venins incidieux. Si vos pas vous conduisaient en Normandie, je vous accueillerais bien volontiers dans ma maison pour une halte ou un séjour.
    À bientôt chère Corinne.

    • Chère Béatrice, MERCI de tout coeur pour l’accueil et pour ce partage. Plus les années passent plus les méchancetés (même les toutes petites) m’agacent au plus haut point. Je ne sais pas trop si j’ai perdu la patience ou si j’ai juste rempli le vase pour toujours! Je suis devenue allergique à toute manifestation d’attentes disproportionnées, et je réalise que beaucoup de gens ont pour habitude de se laisser accaparer par les folies des autres. Ils ne comprennent donc que difficilement mon approche, qu’ils tendent à considérer comme de la distance. En tout cas, s’il y a un truc de sûr, c’est qu’on n’a jamais fini de grandir et de comprendre, ouf!

  3. Julie

    WAH. Wah, merci, et rien d’autre.

  4. Emmanuelle Brossard

    Chere Corrine, en cherchant quoi faire à Turku, voilà que je tombe littéralement sur cette poésie profonde et irrésistible de ton blog.
    C est marrant comme les choses arrivent au bon moment. Après une longue maladie, et dans la grande 40 aine, les enfants presque envolés , tu me donnes cette petite goutte de je sais pas quoi pour m élancer dans le voyage.
    Merci. Et peut être qu on se boira un whisky au bout du monde qui n a pas de bout.

    • Chère Emmanuelle, merci beaucoup <3 Je suis désolée d'apprendre pour ta maladie et espère que tu es aujourd'hui remise? Avec plaisir pour un bon whisky à l'un des mille bouts du monde ;)

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