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Corinne

Ma Suissitude

Je suis née ici, en Suisse. Mais je n’ai jamais été, à proprement parler, Suisse. C’est que mes parents sont Italiens, et dans nos contrées ne s’applique point le droit du sol. C’était étrange pour moi, d’être techniquement Italienne malgré toutes ces années de vie ici. Alors voilà: aujourd’hui, je suis désormais Suisse.
Fribourg, Suisse

La belle ville de Fribourg, où je suis née, où j’ai étudié, et où j’ai vécu quelques années

C’était étrange aussi de me dire que j’étais limitée dans mes mouvements à cause de ça, que l’on aurait pu, un jour, me priver du droit de revenir dans mon pays (le seul que j’aie vraiment connu, malgré de nombreux allers-retours dans l’Italie de mes… ancêtres vivants).

Il y a trois ans j’ai donc lancé une procédure de naturalisation. Une démarche assez coûteuse (quelques 3’000 euros) et longuette (oui, je disais trois ans) incluant plusieurs entretiens un peu flippants de prime abord, mais finalement assez agréables, notamment auprès d’une gentille dame de l’Etat de Fribourg (mon canton d’origine) et de tout le comité de ma commune (là j’avoue, c’était un peu plus impressionnant). J’ai dû y répondre à des questions plutôt précises et parfois assez techniques sur la politique de notre pays, mais aussi sur les spécialités culinaires de mon canton (si vous pensez qu’en Suisse il n’y a que de la raclette, de la fondue et du rösti je vous invite à revenir immédiatement sur vos pensées impures!) ainsi que sur le beau monde qui divertit nos contrées (les auteurs morts, ça compte?).

Tarte du Vully salée

Une tarte du Vully salée, faite maison par une amie

Papet vaudois

Mon papet vaudois, une spécialité du canton d’à côté!

Mais avant tout cela, j’ai dû déposer ma demande sous la forme d’une lettre de motivation, et c’est celle que je veux partager avec vous aujourd’hui. Elle a été un tournant important dans ma vie confuse d’Italienne pas Italienne et de Suissesse pas Suissesse: comme l’obligation de mettre les points sur les i une fois pour toute. J’ai été passablement en colère, dans le passé, de ne pas être reconnue comme Suissesse malgré mon « allégeance de naissance » à mes campagnes fribourgeoises. Il était donc temps de lancer ma rancoeur derrière, bien au loin, et d’aller chercher ce qui me revenait. Alors j’ai pris ma plume et j’ai fait ce que je sais faire…

Devenir Suisse, ma lettre de motivation

“Fais-moi rire! Tu n’es pas une Italienne, toi, tu es 100% Suisse!” s’exclame-t-il plié en deux, comme s’il venait de faire la blague la plus drôle de l’univers. Lui, c’est un cuisinier suisse que j’ai rencontré par le plus pur des hasards au Laos, en 2010. On s’est mutuellement reconnus à l’accent.

C’est vrai! J’ai vécu en Suisse depuis ma naissance, j’y ai esquissé mes premiers pas, mes premiers dessins, j’y ai écrit mes premiers poèmes (maladroits), j’y ai appris et grandi, sans relâche, entre le Jura et les Alpes. Pourtant, mon passeport n’a jamais été d’accord: c’est écrit Italia dessus.

Alors c’est vrai aussi qu’à la maison, on m’a plutôt éduquée comme on le ferait dans le sud. C’est vrai que j’ai mangé énormément de pâtes à la sauce tomate. C’est vrai que les vacances en Toscane et à Naples, chaque année, m’ont laissé le goût du soleil dans la peau. C’est vrai que j’apporte une affection toute particulière aux mers et aux océans. Mais pour la petite histoire…

À ma naissance, à la Clinique Sainte-Anne de Fribourg, ma mère étant inconsciente (la pauvre), c’est mon père qui s’auto-désigna pour le choix difficile de mon prénom. Les grands-mamans se battaient pour faire valoir leur opinion, mais il sut rester ferme: sa fille s’appellerait Corinne, parce qu’il lui fallait absolument un nom en français. Elle était d’ici, après tout.
Oh et puis, mieux encore! Il fit en sorte que tout le monde soit content. Sa fille s’appellerait donc Corinne Laura Maria et devrait à tout jamais signer ses papiers officiels avec non un, mais trois prénoms.

Avec eux (les parents, pas les prénoms!), j’ai d’abord appris à parler l’italien. Je me souviens de ma mère grondant mon père lorsqu’il me parlait en dialecte napolitain: “Notre fille doit apprendre le bon italien! Elle est en Suisse!”. Moi, j’en rigolais. Puis, quand l’école a commencé, j’ai ramené le français à la maison, comme on ramènerait un gribouillis dont, à cet âge tendre, on serait très fier. J’en suis restée très fière d’ailleurs: le français est devenu la langue de mon coeur, mon matériau premier.

Randonnée dans la Broye

Les chemins de randonnée qui bordent le lac, dans la Broye

Durant mon enfance et mon adolescence, j’ai eu un mal énorme à me définir. Qui étais-je? La Suissesse? L’Italienne?
Mes camarades de classe m’appelaient parfois le spaghetti. La plupart d’entre eux étaient étrangers aussi, fils d’immigrés ou de réfugiés. J’étais dans un univers où venir d’ailleurs était la norme, et où les Suisses comme les autres se mélangeaient allègrement dans la cour de récré. En vacances en Italie, on me présentait toujours comme la Suissesse. C’était évident, voyons! Je n’étais pas comme eux autres!

Je suis restée confuse pendant longtemps. À la question “D’où viens-tu?”, j’ai répondu en alternance l’une ou l’autre chose, selon mon interlocuteur, selon la situation, selon mes émotions du moment.

Randonnée dans la Broye

Champs de tournesol, dans la région de la Broye

Plus tard, j’ai été prise du virus du voyage, qui se mariait tellement bien avec celui de l’écriture et de la photographie. Mes diplômes en poche, j’ai sauté dans un avion et me suis exilée durant deux ans au fin fond de l’Asie, à la recherche d’inspiration et de nouvelles perspectives.

Je suis revenue en Suisse. Puis je suis repartie, du côté des Amériques cette fois. Et je suis encore revenue. Je reviens toujours.

Lorsque je considère mon passeport, il y a une certaine fierté, c’est clair: il est rempli de mille tampons du bout du monde, de tous ces endroits fabuleux que j’ai eu la chance de visiter. Mais quand je le referme, je m’interroge. Ce n’est pas là, en Italie, que je retournerai. Ce n’est pas là que j’ai grandi, appris, vécu, aimé. Ce n’est pas là que sont mes amis et mes racines.

À chaque retour de voyage, lorsque mon avion survole le pays, je sais. Je vois les montagnes. Je vois les lacs. Je vois les campagnes clairsemées de maisonnettes.
Lorsque je saute dans mon premier train suisse, je sais. Je les vois de plus près encore. Je vois la nature verdoyante, l’architecture magnifique des villes et le tendre confort des petits villages.
Lorsque je prends le bus numéro un à Fribourg, je sais. Je passe à côté du funiculaire puis je descends la route des Alpes, d’où je peux admirer la Vieille Ville, Lorette, l’Hôtel de Ville. Et encore, je sais.

Randonnée dans la Broye

Les chemins de randonnée qui bordent le lac, dans la Broye

Lorsque je me balade dans mon village, je sais. Je sais d’où je viens.
Je viens de ce rebord de fenêtre duquel j’ai toujours admiré cette espèce de trou étrange, dans le Jura, ce rebord duquel j’ai vu les teintes bleues-vertes du Lac de Neuchâtel changer au fil des semaines et duquel, parfois, j’ai vu les cigognes se poser sur le toit du Sacré-Coeur.
Je viens de tous ces chemins de remaniement où j’ai fait rouler mon vélo jusqu’à l’épuisement; de la Grande Cariçaie, où j’ai parfois dérangé de très petites grenouilles. Je viens des champs de maïs entre Estavayer et Châtillon, dans lesquels je jouais ou me réfugiais, enfant.

Je suis un petit oiseau caché dans les roseaux, sur les berges du lac de Neuchâtel.
Je migre parfois, mais je reviens toujours.

Cigognes dans la Broye

Les célèbres cigognes de la Broye, sur le Sacré-Coeur d’Estavayer-le-Lac (Jura en arrière-plan).

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(19 commentaires)

  1. Aaaaaaaaaaah !! Félicitations !!!!!! :D

  2. Serge

    Toutes mes ficelles de caleçon!

    Te voilà donc Suisse sur le papier officiel, mais tu sais, tu l’étais et nous te considérions déjà depuis longtemps Suisse de coeur – et Citoyenne du Monde aussi ;)

    Cela dit, comme le chantait le « Cabaret della Svizzera Italiana »: « Sum Svizer de carta, questo sì, ma sum Svizer anca mì, come tì »: tu as raison, voilà une reconnaissance qui n’a que trop tardé et qui est bien méritée.

    Cela se fête: apéro? :)

    • Merci merci merci! Désormais officiellement représentante de la Suisse à l’étranger, et du reste du monde en Suisse :p Apéroooo (mais sans alcool, damn, j’ai attendu de devenir Suisse pour commencer à apprécier le fromage fondu… et malheureusement perdre tout attrait pour les vins, j’imagine que l’un a remplacé l’autre, argh).

  3. Très émouvant ! J’espère que c’était vraiment ta lettre parce que c’est vraiment bien écrit :-) Je ne savais pas du tout que c’était aussi compliqué de devenir Suisse, j’apprends quelque chose !
    C’est marrant parce que une de mes copines est de Fribourg, et j’ai été lui rendre visite en septembre et j’ai adoré cette ville ! En même temps, elle m’a fait visiter comme une pro, elle m’a raconté des histoires, m’a montré des choses hors des sentiers battus… mais on a aussi fait de bons vieux trucs bien touristiques, comme visiter la chocolaterie Caillers un peu plus loin, et puis une fromagerie aussi tant qu’à faire, et on a été à Gruyère :)

    • Haha, tiens, j’ai fait visiter Fribourg (et Gruyères, mais c’était principalement pour le musée Giger!) à mon copain il y a juste quelques jours. Fribourg est une ville magnifique avec plein de petits secrets, même si je pourrais ne pas paraître objective du coup ;)
      Et sinon, oui c’est bien la lettre que j’ai envoyé pour mon dossier!

  4. Whahouuuu j’avais raté ce texte – sublime !!!
    Félicitations à la Suissesse que tu es :)

  5. Gwendoline

    Ta lettre est très touchante. Elle est tellement vraie et profonde. Si j’avais fait parti du comité de naturalisation, sûre, tu devenais suissesse sur le champ.
    Ce n’est pas toujours facile d’appartenir à deux cultures.
    Je suis suissesse de naissance, mais j’ai grandi en France… Adulte, je suis venue m’installer ici, et maintenant, c’est la France qui me manque… Et mes filles, nées ici, sont définitivement suissesses, elles…

    • Merci de tout coeur pour ton approbation Gwendoline :) Cela doit être d’autant plus compliqué à gérer quand tes enfants sont nés dans une autre culture. Je l’observe chez mes parents, ils sont très heureux ici, mais il y a des choses d’une culture et d’une appartenance qui nous manqueront toujours. Je le ressens même après chaque long voyage!

      • Gwendoline

        La différence est d’autant plus subtile pour nous qu’on parle la même langue…
        Quand mon aînée avait 3 ans, elle est revenue de la crèche avec un bricolage d’automne… Et elle me dit: « tu vois les belles feuilles brunes? » Ca a été pour moi le premier choc culturel, c’est ce jour-là que j’ai réalisé qu’on n’était pas, elle et moi, de la même culture… En France, on dit « marron »…
        Quant à mon mari, c’est vraiment très drôle de l’observer et de l’écouter… Français d’origine, il est devenu suisse par mariage, il y a plus de dix ans. Il dit « septante, huitante, nonante »… Mais il suffit qu’il pense à ses parents, ou à sa famille, ou qu’il parle de son école… et il dit « soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix »!

  6. Joli témoignage :-)

    La Suisse romande pour moi est un peu mon pays. J’y ai vécu pendant plus de 13 ans. Je me suis marié, divorcé et remarié avec une autre vaudoise.
    Les obstacles auxquels les minorités visibles font face et mon désir de découvrir le monde et mes origines avec mon épouse m’ont poussé à quitter le pays.
    Je ne me suis jamais vraiment rendu compte à quel point la Suisse romande était en moi jusqu’à ce que je parte du pays.
    Aujourd’hui, avec mon épouse vaudoise et notre petit garçon, nous avons le projet de revenir au pays.
    Quand je lis la presse, je me rends compte que la situation sociale est un peu tendue pour les gens de couleur.
    Mais pour notre fils et mon épouse, je pense que la Suisse est vraiment chez eux et c’est bien que nous rentrons à la maison.
    Personnellement, je travaillerai sûrement encore plus dur pour avoir une situation acceptable en Suisse. Je ne sais pas pourquoi j’aime autant ce pays, peut être à cause de l’amour et que les femmes de ce pays m’ont apporté.

    Meilleures salutations :-)

    • Hello Ndaté et merci pour ton témoignage! En effet, et je dirais que la situation est difficile pour toutes les minorités, pas seulement celles visibles. Ayant vécu de nombreuses années dan la pauvreté, j’ai souvent eu le coeur déchiré (et cela m’arrive encore régulièrement lorsque je lis l’absence de considération que l’on a pour les gens qui sont à l’aide social ou dans la rue). Il ne fait hélas pas très bon vivre dans n’importe quelle marge, mais avec un salaire décent il y a moyen de s’offrir une magnifique qualité de vie! Je sais qu’il y a des régions et villes plus ouvertes à la mixité culturelle que d’autres. Peut-être que Vaud n’est pas le meilleur endroit. Je te souhaite en tout cas de pouvoir y retourner, d’y être pleinement accepté et d’y vivre une vie paisible, tolérante et pleine d’amour!

  7. C’est un super témoignage que je découvre tout juste. Je suis Français grâce au droit du sang et les démarches furent bien plus simples… Depuis quelques mois, je ne sais pour quelle raison, j’ai envie d’obtenir la nationalité marocaine. Je ne saurais vraiment pas l’expliquer, j’ai l’impression que c’est un genre de « manque »… La procédure s’annonce longue et pourra peut-être me décourager… En France, certains politiques veulent revenir sur le droit du sol. Ton témoignage me conforte dans l’idée que je voterai toujours pour son maintien. Bon, félicitations ! Après cette « aventure », tu es devenue « officiellement » suissesse ! Vive la Suisse ! ☺️

    • Merci José! Pour le droit du sol/sang c’est compliqué je pense. Dans le cas de la Suisse la politique est extrêmement dure, p.ex. pour un seconde génération, ce devrait à mon sens être automatiquement le droit du sol qui s’applique (la personne est née ici, en somme, d’une famille qui est là depuis longtemps, malgré son absence de passeport). Il y a moyen de faire plus soft, quand même. Le droit du sol d’office me paraît être un gros bordel, ne serait-ce que pour les enfants qui se retrouvent avec une nationalité au pif parce qu’ils sont nés en avance au cours d’un voyage dans un autre pays :p En pratique je ne sais pas comment ça marche en France, mais difficile sans faire du cas par cas (ce qui semble impossible). Pour moi l’idéal reste la multiple nationalité – parce que finalement on a hérité de plusieurs cultures et c’est ce qui nous représente le plus. Enfin l’idéal de l’idéal serait sans doute de ne pas avoir de frontières ou d’appartenances administratives, mais bon mes rêves d’anarchie surréalistes… :D J’espère que tu pourras obtenir ta nationalité marocaine! Bon courage pour tes démarches et vive la multi-culturalité!

  8. Dani

    Texte très émouvant !

    Bravo pour ce beau blog ! J’admire ta vie de voyages, une que j’aurai rêvé de vivre, même si je n’ai pas eu le cran. Je suis trop Suisse, sans doute. Sans rire, c’est la seule explication que j’ai trouvé.

    Oui, il fait bon vivre chez nous, oui il est difficile de faire partie d’une minorité quelle qu’elle soit! La Suisse est un pays cache-misère. Il y a énormément à changer.

    En attendant le grand changement, bon voyage !

  9. Tania

    Bonsoir! Votre texte est magnifique! Je ressens chaque mot, car votre histoire m’appartient aussi. Mon passeport est portugais. Mon coeur Suisse. Ma tristesse et sentiment de n’appartenir à nul part permanente. Je n’ai pas la nationalité Suisse malheureusement, mais je me réjouis de savoir que vous avec réussi. Bon courage! Tania

    • Bonjour Tania, merci pour votre message touchant! J’espère que vous arriverez à faire la part des choses et à vous sentir « de partout » plutôt que « de nulle part » aussi tôt que possible. Nos racines toutes mélangées nous donnent une force incroyable, j’en suis persuadée!

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