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La vie
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Corinne

Retours sur un retour difficile

Choc culturel inversé. Récit de mes retours difficiles.
Il paraît que l’on peut mettre des années à s’en remettre.

Avril 2012

Retour à mon point de départ après deux ans d’Asie. Mon point de naissance, la Suisse.
Je n’en ai pas la moindre envie, c’est beaucoup trop tôt. Sauf que je n’ai pas le choix: des questions administratives vont me clouer au sol pendant 6 mois.

La Suisse est belle, terriblement belle. Je dis souvent que pour le peu qu’il m’a été donné de voir, les deux plus beaux pays au monde seraient les Philippines pour la mer, et la Suisse pour les montagnes. J’ai du mal à envisager plus beau, vraiment. J’imagine qu’il y a d’autres sortes de beauté, mais ce sont celles qui me touchent le plus.

La Suisse est belle mais pour l’instant mon coeur est ailleurs. Il est dans l’exploration et l’expérimentation, et ces choses n’ont que peu de place dans mon village natal. Ici, tout le monde se connaît, s’appelle par son prénom. Ici personne ne comprend vraiment les choix que j’ai pu faire. Ou devrais-je dire faire, pour ma survie.

Survie! Que de grands mots. Et pourtant, malgré mon plaisir à rendre les choses plus belles, ici le terme reste brut et essentiel.

Chute d'eau dans le parc national de Doi Inthanon, Thaïlande

Le souffle coupé. Thaïlande.

Octobre 2012

Je suis restée. Morfondue, cloîtrée.
J’ai peur de sortir, peur d’affronter le reste du monde, peur d’affronter mon propre reflet, si drastiquement changé.
Je ne comprends plus rien à la vie, aux motivations des gens, de mes proches, de mes amis. Cette planète tourne trop vite. Je me sens comme un citron pressé: mes précieuses vitamines s’évaporent sur le bitume.
Je ne comprends plus qui j’ai pu être, pour les autres, pour moi-même. Je tombe, je glisse.
J’ai besoin de savoir. Besoin de certitudes. Besoin d’air frais.

Décembre 2012

Ailleurs, à Los Angeles. J’ai réussi à m’enfuir à nouveau, avec presque rien.
J’avais fait un très gros pari et dès les premiers jours je l’ai senti: je me suis vulgairement plantée. Très mauvais choix.
Les sans-abris sont partout et nos regards se croisent tous les jours. Je leur laisse toujours quelques pièces, la monnaie de mes courses ou de mon KFC. Ils me renvoient une image de moi que je n’arrive pas à accepter mais qui devient de plus en plus franche: je suis une errante, et si je n’avais personne dans ma vie pour me soutenir, je serais à deux petits pas d’en arriver là.
Je ne peux plus faire face à ça. J’ai besoin de comprendre pourquoi je suis toujours en chute libre.
Dans un dernier acte de désespoir, je prends les bus, les trains, je m’enfuis encore. Je traverse l’immensité de l’Amérique.
Sur la route, je rencontre d’autres errants, dont je me rapproche cette fois. En route c’est plus facile. Ils m’ouvrent leurs coeurs, me racontent. Dans leur regards je vois des horizons infinis, je lis un espoir invraisemblable.
La nuit ils me protègent. Leur force me réveille, péniblement.

Dans le Nevada

Sur la route… Nevada.

Avril 2013

Je me suis enfuie de Los Angeles, pour de vrai.
En réalité, j’ai été secourue. On m’a convaincue de quitter la ville avant que je ne descende plus bas, avant qu’il n’y ait plus aucune porte de sortie.
On m’a accueillie, on m’a tout donné, on a tout partagé avec moi et cela m’a rendu très humble et reconnaissante. On m’a rappelé que la vie valait le coup, que peut-être moi aussi je valais quelque chose.

Mai 2013

Je suis revenue d’où j’étais partie.
Toujours cette peur d’inadaptation avec moi, cette peur de l’autre. Mais cette fois il y a aussi la force. La force des errants, la force de la générosité dont on a fait preuve envers moi.
J’ai compris, je sais maintenant. Les certitudes sont là.
Je me suis cachée dans l’ombre jusqu’ici, je me suis toujours sentie comme un imposteur. Quelque part, sur le long chemin effectué jusqu’ici, on m’a appris que je ne valais rien.
Aujourd’hui je dois l’effacer. Aujourd’hui je sors tête et corps de l’eau.
On m’avait menti, on ne savait pas mieux faire à l’époque.
J’ai pardonné tout le monde. Je me suis pardonné.

Septembre 2013

Agitation.
Je suis en pleine réforme.
Je vais aller prendre ce que je désire, car rien ni personne ne me le présentera sur un plateau doré.
On devient ce que l’on veut être.
On croit ce que l’on veut croire.
Désormais, je ne laisserai plus personne me dicter ma propre histoire.

Bateau sur le Lac Léman

Bateau sur le Lac Léman

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(24 commentaires)

  1. Alize

    Très beau texte, vraiment bien écrit. Tu décris bien cette incertitude de l’avenir, du choix de partir que les autres ne comprennent pas et du questionnement perpétuelle du sens de ce qu’on fait.

  2. Colombe Quarante-quatre via Facebook

    dingue… extrêmement émouvant… bravo, bravo pour cet article et le travail que tu as fait avec toi même, c’est ce qu’on peut appeler le courage.

  3. Woah. C’est pas anodin tout ça. Mais je suis contente que ça finisse sur une note positive! Alors vivement la suite!

  4. Magnifique introspection ! On dit que c’est la meilleure façon d’ « avancer ». Encore faut-il en avoir le courage. Et tu l’as ce courage. Tu es indéniablement quelqu’un de bien et tu mérites de réussir tout ce que tu entreprendras…Good luck !!!.:-)

  5. John Patry via Facebook

    Très beau texte, je te pensais heureuse dans ton voyage du tour du monde. Je suis content que tu aille mieux et je te souhaite que ça continue dans ce sens. Ce n’est parfois que quand ton pied touche le fond que tu peux trouver appuie pour remonter. Peut être un jour si tu repasse par Paris dame aux grandes oreilles ;)

  6. Ton texte est violemment puissant, magnifique. Cette détresse dont tu parles, je l’ai lu très jeune dans mes yeux à cause d’un exile forcé. J’ai trouvé mon remède, ma béquille et du sens, mais surtout la sérénité. J’espère que tu trouveras aussi l’apaisement.

  7. Silecee

    Même si je ne commente pas souvent, je suis constamment tes aventures.
    Ton article m’a énormément touchée. Je ne prétends pas comprendre ce que tu ressens parce que chacun a un vécu différent, mais sache que je suis de tout coeur avec toi et j’espère sincèrement que tu vas trouver le moyen de te relever et d’affronter le monde :)

  8. Beau texte en effet, c’est courageux de tout mettre là sur le papier virtuel!

  9. Evelyne Morin via Facebook

    Tu as su t’appuyer sur les bonnes béquilles pour t’aider à te relever. Quand la vie nous voile de désespoir, on n’a pas nécessairement à affronter la noirceur toute seule (regarde qui parle, ha!). Love de Québec ma choupette! :) <3

  10. Très beau texte qui vient des tripes

  11. Un texte qui résume parfaitement les sensations et les interrogations que beaucoup de voyageurs doivent ressentir pendant et après le voyage.
    Et je suis sur que beaucoup de gens, même non voyageurs, doivent passer par des moments similaires.

  12. Tes retours sont très touchant. Merci de partager ces moments de fragilité et d’émotions.

    Le retour au pays après un long voyage n’est jamais anodin, et retourner dans les vêtements que l’on a laissé sur place, reprendre cette « image de soi » qui ne nous correspond plus, peut être très perturbant et questionner son identité.

    J’ai expérimenté également, c’est déstabilisant. Retrouver une pulsion de vie dans un environnement connu, et qui semble étriqué après des mois sur les routes, ne va pas de soi. Il faut du courage, et je t’en souhaite, même si tu as l’air d’avoir passé « le plus dur » :)

  13. Bruno

    Merci pour ce beau texte ! A l’heure de faire un choix, vous m’apportez par vos paroles le courage de prendre la décision de partir vers un « mieux ». Merci !

  14. Se connaître, apprendre à connaître les monde et les autres, faire des erreurs et se pardonner d’en faire… Chemin obligé pour grandir, encore et toujours. Comme tu l’expliques si sincèrement, on ne passe pas par des moments très faciles… mais ça doit être çà qu’on appelle « growing pains ».

    Courage, tu es sur la bonne voie!

  15. Yann

    Très chère Corinne,
    Je te comprends trop bien.
    Si jamais tu passes par Paris ou Bâle, fais moi signe !
    La bise,
    Yann

  16. Un retour difficile, mais sache que les arbres les plus forts sont ceux qui poussent dans la tempête… Je suis de tout cœur avec toi et pense à tes prochains voyages :-) Bises du bout du lac Léman

  17. Corinne,

    je n’ai presque plus le temps d’explorer le web, mais je reviens toujours ici.

    Ton article est interpellant par tout ce que tu ne dis pas, ce que tu sous-entends. Je suis parfois mal à l’aise quand les gens de passage s’extasient sur mon mode de vie, sur cette errance dans laquelle j’ai sauté à pieds joints. Il y a aussi les montagnes russes, les questionnements incessants. Après trois ans sur la route, je vais certainement devoir faire certaines modifications.

    Moi aussi je passe beaucoup de temps avec « les errants ».

    Je vais essayer de repasser par la Suisse en janvier: seras-tu là?

    Aline

    • Merci Aline, moi aussi je repasse toujours par chez toi…
      Je suis toujours mal à l’aise aussi, comme si j’avais la vie la plus cool de l’univers. Elle devient automatiquement un masque. On se transforme peut-être en des super-êtres artificiels dans les yeux des autres et cela nous isole et nous complique.
      Je devrais être là en janvier, je dois réparer certaines choses. Je l’espère en tout cas, ce serait un plaisir de te rencontrer!

  18. Al

    et maintenant, tu en es où ? est-ce que les voyages apportent vraiment la sérénité ? ou est-ce une fuite perpétuelle… ?
    j’aime beaucoup te lire, au plaisir !

    • Bonjour Al et merci, maintenant je suis entre deux voyages :) Les voyages sont la façon d’apprendre la plus adaptée que j’aie pu trouver à ma personnalité. Si c’est une fuite perpétuelle, c’est désormais pour moi une fuite en avant.

  19. cinelink@neuf.fr

    Bonjour Alize,

    Je viens de lire par hasard ton blog, ou en es-tu a présent?
    aurora

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