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American Drifters: le tatoueur maudit

Publié le • Dernière mise à jour:
11:30 du matin, ou quelque chose comme ça. À ma droite, Adama dort encore. Le California Zephyr s’arrête brièvement dans un village perdu dans les gorges, comme tous les autres, et on se demande comment ses habitants survivent à ce microcosme. Finissent-ils tous par partager le même sang au bout de quelques centaines d’années?

C’est la suite de: À bord du California Zephyr

Un nouveau voisin fait son entrée, Arnold. Il s’installe sur la banquette à l’avant de la mienne. Arnold semble bavard, il entame illico la conversation avec son voisin de devant. Il a l’air un peu hyperactif sur les bords, la quarantaine (ou plus?) et super enthousiaste. Ses cheveux à moitié longs, très décoiffés sur son crâne à moitié dégarni s’agitent au rythme de ses bras, qui illustrent ses propos avec énergie (un instant je l’aurais cru Italien). Sa peau est abîmée, ses habits usés et je me demande si lui aussi est un errant.

Bon, je commence à avoir faim et je sors l’un de mes bagels, ma précieuse cream cheese et mon couteau à tartiner en plastique (on s’habitude vite à ces petites choses-là). J’ai à moitié entamé mon bagel qu’Arnold se retourne et entame la conversation. C’est un joyeux, comme Adama – il semble que l’Amérique renverse avec plaisir les vieux clichés sur l’apparence. Mais au final, qu’en sait-on? Un échange d’une heure, ou deux, est-il suffisant pour cadrer une personne?

Enfin, je vois que le regard d’Arnold a du mal à se détacher de mon bagel, alors je lui en propose un. Deux yeux d’enfant s’illuminent, accompagnés d’un « vraiment? » Oui, oui vraiment. Il est super content. À la prochaine pause du train, il me présente à une femme qui voyage avec un handicap, une courageuse, et il m’introduit comme sa nouvelle amie.

De retour dans le train, Arnold me montre ses tatouages. Non, pas ceux qu’il porte, mais ceux qu’il dessine. Il m’explique aussi qu’il fuit, que son travail est maudit. À chaque fois qu’il se réinstalle, qu’il s’y remet, quelqu’un lui fait du mal, sabote son encre. Je me demande s’il ne peut simplement pas déménager ailleurs, si quelqu’un lui en veut… Apparemment non, cette malédiction le suit partout. Pourtant, il a l’air doué.

Quelque part dans le Colorado

Quelque part dans le Colorado

Il m’explique aussi qu’il utilise son don pour gagner un peu d’argent. Ah bon, un don? Je suis curieuse. Il peut retrouver les personnes disparues, et parfois les donations sont conséquents… Il y a aussi les avis de recherche pour la police qui peuvent se révéler fructueux, mais ça, ça peut être très dangereux. Arnold aimerait faire bien et faire le bien, mais ça ne suffit pas, il faut survivre.

Comme bon nombre de personnes, Arnold ne sait pas quoi faire, et puis sa maman vient de décéder: c’était la personne qui lui était la plus chère au monde. Il ne peut retenir ses larmes en citant son nom, en me montrant sa photo, et surtout en me racontant sa fuite, son désespoir: il est perdu, il ne sait même pas par quel bout recommencer. J’essaie de le rassurer, de lui dire que tout ira bien pour lui à sa nouvelle destination, qu’il est courageux… Mais je me sens toute petite. Cet homme a vécu des choses, que doit-il bien penser des paroles vides d’une jeune inconnue à l’air bien rangé, qui plus est d’une étrangère?

Pourtant, il sourit. Il me dit qu’il est content de m’avoir rencontré et de pouvoir me parler. Parfois j’oublie que moi aussi, j’ai vécu et que l’âge importe peu. Je ne suis pourtant pas si jeune, cette année j’aurai trente ans. Trente, est-ce le nombre qui vous fait passer de l’autre côté? J’ai à la fois l’impression d’y être depuis longtemps, et de ne jamais pouvoir l’atteindre.

Je suis touchée par Arnold, par sa confidence. Lorsqu’il quitte le train, on se serre la main, on se sépare et puis, après un moment, je me surprends à imaginer ses prochaines aventures.

Lire la suite: Une histoire de turbulences

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Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(11 commentaires)

  1. Bravo pour ce texte ! Une certaine forme d’humanisme transpire de tes mots, et c’est beau…Merci !

  2. J’ai un ami d’enfance qui s’est consacré corps et âme au tatouage, ce n’est pas un métier évident. Bon par contre, il en a partout sur lui maintenant… Belle mise en situation, je voyais le mec en train de me parler !

    30 ans te fait passer une barrière dans ta tête, rien de plus ! C’est marrant je me disais la même chose : que j’avais 30 ans avant de les avoir. Bon maintenant je me dis que j’ai encore 25, ce n’est pas bon quand on commence à penser comme ça :p

    • C’est bien ça le problème je crois, l’éternel décalage. Un jour je me suis retrouvée qu’avec des filles de mon âge dans un salon, à regarder un film, et il m’a sauté à l’esprit que le temps c’était comme arrêté pour nous toutes. Pas de mariage, pas d’enfant, pas trop savoir où on va, ce qu’on fait et pourquoi… Il me semble que ces trucs là, y’a déjà une génération, étaient vachement mieux couverts :D On est coincés entre deux époques, du coup on ne sait pas où se situer.

  3. Ah ah ! C’est assez comique! Je vais avoir 40 ans cette année et quand je me retrouve avec mes amis du même âge, je me dis excactement la même chose! A part quelques exceptions, j’ai l’impression de faire partie d’une génération de Peter Pan. ;D Les plus âgés sont rangés, et on trouve que les plus jeunes ont l’air de plus savoir ce qu’ils font que nous au même âge.

    Mais revenons à ton récit: il semble que tu aies le don pour attirer les confidences: c’estl’atout de l’étranger, à qui il est plus facile de se livrer. ;)

    • Ouais, c’est ça! Je pensais aussi à Peter Pan en répondant à Haydée. On est coincées j’vous dis ^^
      Tu as raison pour l’étranger, moi je fonctionne peut-être à l’envers. Ou alors j’aime plus écouter que parler. Je parle déjà bien assez sur ce blog :D

    • Et d’ailleurs j’y pense, mais je ne suis pas certaine qu’ils me feraient ces confidences s’ils savaient que ça se retrouve là-dessus, lol. Enfin, je respecte leur anonymat, mais qui sait…

  4. Melly

    Peter Pan, 30 ans… Tout ça me parle! Après à chacun de construire la vie qui lui plaît, seul ou pas, même si c’est pas évident!!

  5. Van

    J’ai découvert ton blog via un autre…j’aime beaucoup ton univers . Et bon sang qu’est ce que t’écris bien, c’est très poétique tout en images et en métaphores, j’aime!

  6. Van

    J’avais vraiment l’impression de lire un passage d’un livre. Je sais pas si on te la déjà dit mais tu devrais songer a être écrivain.
    PS: j’ai déjà commenté mais j’ai aimé ton histoire qu’il fallait que je rajoute ces lignes lol

    • Salut Van, un grand merci pour tes encouragements :) J’ai un roman en cours mais malheureusement peu de temps pour m’y consacrer… Mais c’est mon grand projet!

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