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Corinne

Un premier mois à Berlin

Le 26 du mois passé, j’arrivais à Berlin après une vingtaine d’heures entre voiture et bus, chargée de pas moins de 45kg. Les casseroles sont-elles réellement utiles à la vie nomade? Certes, quand on a pour passion la cuisine. N’aurais-je pu acheter ces kilos de café à Berlin même? Excusez-moi, mais le café à la vanille de Polynésie Française, ça ne se laisse pas facilement derrière comme ça! Le café, c’est la vie.

Et c’est avec la vie que je célèbre chaque matin ma nouvelle routine berlinoise: émerger en cherchant la mésange charbonnière dans la petite cour intérieure de mon immeuble (comme s’il s’eut agi de Charlie), nouer le rideau blanc de la cuisine pour faire entrer un maximum de la faible lumière d’un hiver d’ici et, finalement, préparer le café que je prendrai assise dans l’un des fauteuils d’une autre époque, parfaitement aligné dans le coin salon, trônant face à un mur fraîchement peint d’un bleu canard pétant. Il y avait un piano avant ici. Désormais, ce sont les fleurs fraîches qu’y dépose Natascha (ma colocataire), des roses oranges ou rouges qui ne pourraient pas plus y contraster.

À Berlin, je suis encore timide. Pourtant, nous avions déjà fait connaissance un certain nombre de fois (et de manière plutôt intime). À l’extérieur, j’ai parfois l’impression d’être lâchée au creux du ventre d’un cruel monstre de béton: je me dois de m’y faufiler aussi discrètement qu’une petite souris, de survoler les allées comme un fantôme affairé. Les jours où je me sens à nouveau exister, je prends la peine de l’observer et je la trouve abîmée, moche, et en même temps puissante, voire divine (le monstre qui, comme une pieuvre à mille bras, se jouerait de notre destin).

Je ne suis pas venue à Berlin parce que c’est une belle ville. Autant les gros blocs de béton m’amusent d’une manière passagère, autant, lorsque j’imagine mon cadre idéal, ils ne se dessinent certainement pas au détour de mes ruelles inventées. Tout juste pourraient-ils, dans une dystopie, jouer le rôle d’une Atlantide abandonnée et effrayante.

Je suis venue à Berlin parce qu’elle est belle d’en dedans. La beauté d’une apparence ne sied finalement qu’aux froids esthètes: sans le charme, l’on n’est qu’une enveloppe. Berlin laisse difficilement indifférent, elle a le charme un peu passé d’un objet chiné. Berlin porte une grosse cicatrice sur le visage. Berlin est une survivante et, comme beaucoup de survivants, elle fait parfois un peu n’importe quoi, mais plus souvent quelque chose de grand: elle délivre une énergie folle à laquelle j’ai envie de boire comme à une source. Puis, tout d’un coup, elle se met en marche comme un aspirateur et elle reprend tout, seule maîtresse lunatique de ses rues. Berlin est dans l’instant.

J’aime écouter Natascha me parler de cette ville qui l’habite depuis déjà douze ans. À en croire ses dires, Berlin serait une fille facile, la panacée de toutes les opportunités sociales. Mais elle serait aussi sans pitié: Berlin ne pardonne pas. Berlin est bonne avec les gens bons et honnêtes. D’accord, il ne faut pas emmerder Berlin, mais sachez que je m’exprime ici en toute confiance, sans peur aucune d’éventuelles représailles.

Pour l’instant j’y joue encore en sourdine. Je suis épuisée et je dois me donner le temps, je dois me donner la force de continuer d’avancer vers ce qui me soulève. Je vis au rythme du petit marché de Maybachufer, le long de la rivière qui sépare Neukölln de Kreuzberg; au rythme du poêle de faïence qu’il faut préparer tous les soirs, un rituel agréable qui me garde connectée aux essentiels de la vie.

De temps en temps, je prends une petite marche dans ce nouvel univers avec Natascha: on trace des sillons, le temps que je m’y familiarise. On prend un thé dans l’un des nombreux cafés enfumés, à la lumière tamisée d’une lampe vieillotte. On écoute les airs jazzy des musiciens dans le bar de quartier toujours bien rempli où se rendent les habitués comme les étrangers: un défilé de petites fourmis qui se croisent sans jamais se heurter et qui dodelinent parfois de la tête, en signe d’appréciation pour cet univers curieusement bordélique, joyeusement désuet, parfaitement simple.

Berlin est vivante comme peu d’autres et c’est pour ça que je l’ai choisie. Je me suis dit que dans sa générosité, elle me prêterait un peu de son souffle d’athlète, afin que je puisse à nouveau respirer.

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(16 commentaires)

  1. Un article très touchant. Ca m’a rappelé la vie à Cracovie comme deux gouttes d’eau. Profite de Berlin!

  2. Encore plus hâte de venir boire un thé et de tracer des sillons avec toi à Berlin !

  3. J’ai lu ton article comme une nouvelle poétique !

  4. Ca donne envie, j’ai hâte de lire tes prochains articles sur cette ville.

  5. Béatrice BECHEREL

    Bonsoir Corinne, je reçois vos messages en écho de mes réflexions et sentiments. Toujours bien vues, vos approches questionnent notre façon d’être au monde et avec les autres. Poser l’objectif photographique c’est peut être retrouver la voie d’être avec et non à côté.
    Soyez confiante, votre projet d’écriture mûrit au decours des tricotages et detricotages.
    Profitez bien de Berlin. Sa chaleur intérieure est réconfortante à la longue.
    Amitiés de Normandie
    Béatrice

    • Bonsoir Béatrice, merci de tout coeur pour votre message et vos encouragements (ici et ailleurs!). Peut-être que vous avez raison – l’inspiration me manque un peu, mais je suis sans doute encore trop dure avec moi-même. Bises berlinoises!

  6. MICHOT

    J’aime Berlin, j’y suis restée un peu, j’ai beaucoup marché, ce que tu ressens de cette ville est très agréable à lire.

  7. Merci pour cette tranche de vie authentique de Berlin. Je suis arrivé aussi il y a peu (11 jours…), « nomade » à ma façon. Je me sens comme chez moi.

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