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d'ailleurs
Corinne

Cette douleur qui te suit, où que tu ailles

Il y a quelque chose de poétique dans cette marée mouvante de nuages qui survole l’immobilité de la ville, un doux rappel que tout bouge et que l’on n’est qu’un insignifiant point immobile, immobile mais vivant. Un oiseau citadin fend le tableau d’un coup d’ailes et me ramène sur le quai de cette gare routière où je n’aurais jamais dû me trouver.

Le trop-plein de fatigue m’a assoupi au point de me faire rater Karlsruhe, l’arrêt où j’aurais dû changer de bus. Une chance que j’aie tout de même réussi à trouver une correspondance de remplacement le jour même! Berlin aura décidément tout tenté pour me retenir, jusqu’à cette fourberie digne d’une parfaite blague du 1er avril: me voici à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne) alors que j’aurais dû me trouver à Fribourg-tout-court (Suisse).

Le bus tarde, tarde et je repense à toutes les coïncidences qui m’ont fait prendre de majeurs détours de vie. Persuadée que tout n’est qu’aléatoire (mais qu’on peut bien forcer toutes les portes si l’on est bon joueur), j’avais choisi la liberté par-dessus tout afin de m’offrir le choix de l’inattendu. Peut-être aussi parce que je suis une romantique finie (mais du haut de ma rationalité, je devrais peut-être dire une romancière finie?) je me plais à détailler les curieux aléas de mes voyages comme autant de jokers. C’est une partie de cartes sans fin à laquelle je joue sans lunettes.

Ma chambre à Neukölln, Berlin

Parce que la liberté ne porte pas d’autre nom, je la prononce telle quelle à chaque lever de soleil. Et dans ce bus vers mes montagnes natales, dans cet ennui forcé mais salutaire, je vois l’horizon. C’est un horizon blanc, celui où les mauvais jets de dés du passé se confondent avec les cimes enneigées: souvenirs aigre-doux qu’il faut prendre le temps d’affronter afin d’effacer la douleur, afin de se défaire des chaînes qui entravent les derniers pas vers cet homme ou cette femme que, par le plus grand des hasards, nous aurions dû être, dû devenir.

Je t’ai cherché dans le monde entier. J’ai tourné la planète et remué chaque pierre sur les sentiers. Je pensais que tu étais quelqu’un d’autre, une pièce manquante. Mais tu n’étais que l’ombre de moi-même et je n’avais pas la force de t’affronter. Et c’est donc ici, au plus près de moi, que je viens enfin te libérer. Aujourd’hui, j’invoque l’immense courage d’affirmer que j’avais tout faux; car il n’y avait qu’une chose à faire et c’était pardonner. Assoupie par ce très long hiver, je suis un petit perce-neige et j’éclos à un rythme microscopique pour t’apparaître enfin entière, d’une blancheur immaculée.

PS. Je suis bien arrivée en Suisse. Je règle mille choses pratiques et émotionnelles avant de m’offrir un peu de repos bien mérité. Du soleil et de la marche, à Malaga. Je marche d’ailleurs déjà tous les jours depuis que je suis arrivée dans ma petite ville d’origine. J’ai besoin d’une parenthèse pour pouvoir affronter ma nouvelle vie. Je vous remercie pour votre indéfectible soutien à travers ces deux longues années d’un burn-out qui semblait avoir fait de ma vie une longue suite d’événements disloqués, désaccordés. Aujourd’hui je vais beaucoup mieux et je me réjouis de me retrouver bientôt entière, de me reconnecter à la lyrique des plus belles choses comme des plus simples détails et de partager tout mon amour avec vous, en grande pompe!

PS2. Il m’est arrivé plusieurs fois dans la vie de me retrouver comme « détachée de moi » (détachée de mon corps, détachée de mon esprit, détachée de mes émotions). C’est d’ailleurs un état similaire qui m’a fait prendre la décision de tout plaquer et devenir nomade en 2008. C’est aussi un état similaire dans lequel je me suis retrouvée plongée après mon accident de moto en 2011 (j’ai d’ailleurs parlé de la faculté qu’ont nos problèmes à nous suivre où que l’on aille lors d’une petite conférence à Taipei) À chaque fois j’ai vaincu, j’ai grandi et j’en suis sortie plus belle. Ce que j’en déduis? Que, Mesdames, Messieurs, vous et moi sommes des guerriers: continuons donc de foncer, de résoudre et d’apaiser.

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(6 commentaires)

  1. Un texte magnifique ! Bonne balade !

  2. La découverte de votre blog est un enrichissement pour moi. Merci à vous, l’âge que j’ai atteint me donne encore le plaisir de découvrir une personnalité comme la vôtre.Merci de vous livrer ainsi , avec franchise, honnêteté et authenticité, ce qui rend votre expérience encore plus belle. Bonne chance dans la Vie, dans votre vie et qu’elle soit toujours plus belle et conforme à vos aspirations.

  3. Eli

    Après plus de 40 ans d’existence, j’en suis là moi aussi. Merci pour ton texte très inspirant !

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