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Histoires
d'ailleurs
Corinne

Carrer de la Discordia

Le temps d’un week-end à Barcelone. Juste une instant pour fermer des chapitres, pour y retrouver un peu de beauté et d’énergie. Une bulle de plaisir, pour continuer.

« Y los viejos, siguen viviendo? » « Et les vieux, ils continuent de vivre? » Il rit.

C’est étrange, ce moment sur le balcon. Le balcon de tous mes sourires naïfs. Le balcon de tout cet amour noyé dans ma minuscule tasse de café, sous le soleil du matin.
Il fait beau comme alors et rien n’a changé. Le linge suspendu sur la terrasse d’en face est probablement celui du même voisin d’alors. La lumière crépusculaire se reflète à l’identique sur les vitres et sur les vieux CDs, suspendus un peu partout pour effrayer les pigeons. Mille petites fenêtres, chacune avec son histoire. Et la mienne, qui se termine ici, là où elle a commencé.

Poble Sec, Barcelone

Carrer de la Hysteria. C’est ainsi que j’avais renommé cette rue, à force d’entendre les couples, les parents et les amis se détruire, s’insulter comme des chiffonniers, se chasser, se pourchasser, se retenir, déverser leur haine, leur colère, leur désespoir et le reste dans les égouts de Carrer de la Hysteria, sur ses pavés bombés et luisants, entre les sempiternels cris des ados, parqués là à toute heure.
« Vuelve a casa de tu madre! » « Rentre chez ta mère! »

Carrer de la Hysteria, susurrais-je d’un ton cynique. Jusqu’au jour où je m’y suis vue tomber, moi aussi.
La vie n’était pas facile, pour les gens de mon quartier. Les plus défavorisés plongeaient leurs têtes dans les containers tous les jours. On y remplissait des jarres en plastique aux fontaines publiques. Qui sait qui pouvait bien avoir l’électricité, par ici? Etait-il alors plus logique de se laisser aller, dans ces conditions? Etait-on plus aisément à bout de nerfs? Ce n’était pas facile pour moi non plus, d’une manière différente. Alors j’ai, comme eux, perdu toute contenance et j’ai crié, crié, crié à l’injustice, à la douleur et à la trahison, du haut de mon petit toit à Barcelone.

Carrer de la Hysteria? Je la rebaptise une dernière fois en Carrer de la Discordia. Je claque les talons et je quitte le ressentiment, la colère et tous les autres résidus de ce qui fut. Adieu, et à jamais! Il est temps de courir, de me presser vers la vie, vers ce qui m’attend, vers le beau. La page se tourne alors que je m’enfuis, mais tranquillement.

Carrer de la Llibertat, Barcelone

Mon petit vieux est toujours assis au coin de la boulangerie, avec son gobelet de papier blanc. Il ne se souvient pas de moi. Il ne se souvient d’ailleurs jamais de moi. Je lui glisse une pièce et je m’enfile dans la rame de métro Poble Sec.
À Tarragona, dans le petit parc, le type à la valise est lui aussi toujours là: cette fois il roupille, adossé contre elle. Parfois, il arrive qu’il lui fasse une grosse scène de ménage. Mais elle reste toujours patiente, cette sacrée valise, sa poignée dressée lui conférant presque une posture élégante.

J’avais oublié le bruit du traffic si fort qu’on ne s’entend presque pas parler, sur les trottoirs. J’avais oublié la galanterie des personnes âgées qui insisteront, même avec leurs béquilles et leurs mains tremblantes, pour vous tenir la porte. J’avais oublié tous les musiciens du métro, dont la performance me blesse. Ils sont, comme tout le reste, la conséquence d’une cause: une piqûre de rappel te signifiant que tout est obsolète, que tout fonctionne mal, qu’on en sera bientôt tous au système D. Et si tout ça c’était un mal pour un bien? Sans chaos, pas de révolution.

Poble Sec, Barcelone

On installe un piano à queue noir au métro Diagonal. On se presse à le lustrer, énergiquement: il brille de mille feux! L’oeil, suivi du corps, s’arrête sur la beauté improbable de cet objet posé au milieu du chaos. Ce piano, c’est mon coeur. Il a été désaccordé bien quelques fois, mais il ne demande qu’à être rejoué…

Alors je le mets entre tes mains, toi le vent de fraîcheur, toi la métaphore du bonheur. Je pose sur ta peau tous ces petits mots espagnols et catalans, aux sonorités parfois un peu étranges. Je laisse qu’ils nous trottinent dessus comme s’il s’agissait de petits insectes, ou comme autant de notes sur une portée?
Joue-moi, joue-moi d’une mélodie différente dans cet univers qui me fait mal. Sors-moi de cette drôle de bulle, protège-moi de cette jolie insouciance qui fleurit partout, sous nos pas. Fais-moi sentir la brise marine que tu devines? Ici, tout le monde semble l’avoir oubliée.

As-tu remarqué qu’à Barcelone, les sachets de sucre sont deux fois plus gros qu’en Suisse? C’est qu’ici, les gens ont besoin de plus de douceur pour avancer.

À regarder, sur Barcelone

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(7 commentaires)

  1. Olivier Coda

    De jolis mots, comme toujours. La fin m’a fait beacoup sourire.
    Merci à toi :-).

  2. J’ai bien aimé cette petite note sucrée pour la fin également.
    Tes mots sont touchants et jolis Corinne.
    A bientôt et bonne journée, Violaine :)

  3. J’aime beaucoup ton écriture !!!

  4. CYN

    tes textes sont toujours aussi beau. je ne m’en lasse pas. merci pour cette belle prose

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