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Corinne

Un tatouage, pour une guerrière

Le tatouage fait intimement partie de l’histoire et de la culture thaïlandaise. Le Sak Yant (tatouage yantra en thaïlandais) est né durant l’Empire Khmer, au Cambodge. Les guerriers s’en recouvraient pour se protéger du danger, des blessures. Son usage s’est répandu en Thaïlande, où il occupe encore aujourd’hui de très nombreux pans de peau humaine.
Il y a plusieurs types de Sak Yant, qui confèrent des protections différentes à leurs porteurs. La magie dont ils sont imprégnés au cours d’un rituel est d’une grande puissance: le tatouage peut prendre possession de son esprit. Aussi, chaque tatouage est accompagné de différentes règles* à respecter afin que la magie continue d’opérer, et surtout que le tatoué puisse garder un maximum d’emprise sur lui-même.
Ces tatouages sont pratiqués par des moines bouddhistes ou par des shamans, les ruesi.

Il y a des histoires qui prennent du temps à être écrites. Celle-ci, par exemple, je l’ai racontée une centaine de fois. Et rarement de mon plein gré. Tout à l’heure en y repensant, je me suis rendue compte que certains détails commençaient à s’effacer, un peu comme l’encre s’affadit sur ma peau, au fil des années.

Sur le temple de Doi Suthep, à Chiang Mai

Sur le temple de Doi Suthep, à Chiang Mai

Il m’est difficile de me remettre dans l’état d’esprit de l’époque. J’étais en transition. J’avais été adoptée par la Thaïlande et je me sentais partie intégrante de son quotidien et de sa spiritualité. Khun thai, c’est ainsi que me présentaient mes amis: la personne thaïe. Et c’était un immense honneur, mais aussi une incroyable nouvelle responsabilité.

Je m’était fondue dans le décor, malgré la couleur de ma peau, malgré mon vocabulaire des plus pauvres. J’avais désiré cette communion au plus profond de mon être et j’avais mobilisé tout mon énergie à essayer de comprendre et d’adopter les manières de la vie thaïe.

La Thaïlande m’a ouvert grand les bras, ne m’a jamais jugée, m’a regardée commettre mes erreurs, m’a consolée, m’a nourri.

Pourtant, au moment où se déroule cette histoire j’avais déjà pris la décision de la quitter. La Thaïlande c’était mon adolescence volée. C’était mon passage, enfin, à l’âge adulte. Et je l’ai laissée comme l’on décide, un beau jour, de liquider tous ses jouets d’enfant.

Elle m’a ouvert grand les bras, ne m’a jamais jugée, m’a regardée commettre mes erreurs, m’a consolée, m’a nourri. Mais il était temps. Il était temps d’ouvrir mes ailes et de foncer vers mes rêves en personne nouvelle, re-née.

J’ai voulu marquer ce moment précis, cette découverte et cette acception de moi-même acquises au cours de ma première année de vie nomade. L’eau avait bien coulé sous les ponts, depuis que j’avais tout vendu et tout plaqué un an auparavant en Suisse. Je ne me reconnaissais plus, je ne savais pas trop où j’allais, ni ce qu’il allait m’arriver. Je n’avais plus d’autre ambition que de respirer la vie à plein poumons et d’accumuler un maximum d’expériences. Tout ce qui m’avait été interdit, ou que je m’étais moi-même interdit, tout cela n’avait plus aucune emprise sur moi.

J’ai voulu le marquer sur ma peau: un quelque chose d’immuable qui me rappellerait à jamais la force et le courage que j’avais réussi à mobiliser pour me donner la possibilité d’exister. Me souvenir à jamais que j’avais réussi.

Cette magie qui me protégeait, c’était ma propre énergie, c’était mon esprit de guerrière berserker qui défonce tous les obstacles sur son chemin.

Eff m’avait parlé du maître spirituel de deux de ses amis très proches, un ruesi qui avait survécu à un accident de la route mirobolant et qui s’était depuis retiré aux abords de la jungle pour transmettre sa magie protective aux autres. Eff et moi, on avait eu un petit accident de la route, heureusement sans conséquences pour toutes les deux. Depuis, elle refusait catégoriquement de monter ou de laisser son fils monter sur le scooter de quelqu’un d’autre que moi. Elle était convaincue que j’étais protégée par une force plus grande que la sienne.

Eff et moi

Eff et moi à l’arrière du songtaew

Je me sentais tellement puissante à ce moment de ma vie. J’avais cette folle impression que je pouvais tout vaincre, que j’avais vu le plus bas de tout façon, et que je m’en était sortie. Cette magie qui me protégeait, c’était ma propre énergie, c’était mon esprit de guerrière berserker qui défonce tous les obstacles sur son chemin. C’était aussi une idée un peu folle que la chance tournerait à un moment ou à un autre, et que j’avais réussi à m’ouvrir suffisamment pour la reconnaître et l’accueillir, peu importe la forme qu’elle prendrait.

Le ruesi nous a accueillis dans sa petite ferme. Ils nous a montré la photo de sa voiture réduite à un amas de fer et sa prothèse faite maison.

Alors avec Eff et quelques autres amis, on a pris la route de la jungle sur un petit songtaew (bus privé qui assure les transports en public dans la ville). Le ruesi nous a accueillis dans sa petite ferme. Ils nous a montré la photo de sa voiture réduite à un amas de fer et sa prothèse faite maison. Puis il nous a invités à choisir notre motif dans des piles de papiers blancs éparpillées au sol de sa chambre de rituel.

« C’est le motif qui vous choisira, n’en doutez pas ».

La communication est un peu difficile, le ruesi ne parle qu’en Thaï. Eff essaie de traduire, mais elle n’est pas sûre de tout. Je ne sais pas trop ce que je fais, mais je choisis un motif rond avec huit branches. Je veux quelque chose d’assez grand. Eff et Hannah l’Allemande passent avant moi, et Non, notre jeune ami thaï, ne passera jamais. Il est trop faible spirituellement. Et nous savons tous que c’est vrai. Il devient incontrôlable quand il se noie dans son abus d’alcool, il se transforme en petit animal enragé et désespéré. Il a du mal à avancer, et on n’arrive jamais à le calmer.

Non

Mon ami Non en premier plan, hélas décédé depuis.

On apporte du whisky à Eff, on essaie de la calmer, de la tenir pour que ça passe plus vite.

Eff et Hannah se tordent de douleur sous l’aiguille de cette machine fabriquée par le ruesi même, qui semble être un hybride entre une machine à tatouer moderne et l’aiguille traditionnelle de bambou. Je les regarde souffrir et je commence à m’inquiéter. Mon hypersensibilité ne va pas m’aider. On apporte du whisky à Eff, on essaie de la calmer, de la tenir pour que ça passe plus vite. Puis vient mon tour.

« C’est un tatouage que l’on fait habituellement aux hommes. Es-tu sûre que tu auras la force de le porter? »
« C’est clair! Fais péter! »

L’aiguille est en effet désinfectée à l’alcool et brûlée, mais c’est la même pour tout le monde. C’est un risque plutôt inconscient que je suis en train de prendre.

Le ruesi sourit, il dit qu’il s’en doutait. Il explique à Eff que mon coeur fonctionne à 120%. Je m’assieds en tailleur devant lui, inquiète du premier petit trou. Et inquiète aussi, des conditions hygiéniques dans lesquelles le ruesi travaille. L’aiguille est en effet désinfectée à l’alcool et brûlée, mais c’est la même pour tout le monde. C’est un risque plutôt inconscient que je suis en train de prendre, mais j’en ai besoin. C’est l’ultime folie, l’ultime risque thaïlandais avant de reprendre la route.

Il pique… Et ça pique un peu. Mais c’est pas si terrible. Je me détends au maximum et j’écoute l’aiguille pénétrer mille fois sous la surface de ma peau. J’ai l’impression de sentir chaque goutte d’encre s’y loger pour toujours.

C’est ça l’équilibre. Pour la première fois je l’entrevois, je le comprends, j’y touche.

Les amis m’abandonnent, ils voient que je n’ai pas besoin d’eux: j’ai l’air tranquille, je sirote une bière. Mais dans ma tête c’est un tumulte: la guerrière pleine d’effroi et de colère engage un combat avec la nonne contemplative, calme et résignée. Aussitôt que je me tends, que je me perds dans des pensées routinières ou obscures, la douleur me rappelle à l’ordre. Alors je vide mon esprit, et le calme revient.

Je découvre enfin le but de la méditation: c’est d’amener cette guerrière et cette nonne à une compréhension mutuelle, à une convivance. L’équilibre. C’est ça l’équilibre. Pour la première fois je l’entrevois, je le comprends, j’y touche. La douleur et la tristesse auront été mes enseignantes jusqu’ici. Je vais pouvoir désormais aller consulter la nonne plutôt que la guerrière et peut-être ressortir des turpitudes de la vie avec moins de cicatrices.

Tatouage Sak Yant, Thaïlande

Mon Sak Yant à peine terminé

J’avoue que je n’avais aucune idée de la dangerosité du sang de porc cru, qui contient tellement de bactéries qu’il pourrait aisément tuer un être humain.

Le tatouage est terminé. On se rejoint sur le patio de la petit ferme avec le ruesi. Ils nous prépare du sang de porc aux épices, de trois sortes. Je demande la différence à Non:
« Celui-ci est cuit, celui-ci est un peu cru, et celui-ci… il est putain de cru! ».
J’avoue que je n’avais aucune idée de la dangerosité du sang de porc cru, qui contient tellement de bactéries qu’il pourrait aisément tuer un être humain. J’y aurais peut-être pensé deux fois avant d’assouvir mon instinct vampirique, qui a d’ailleurs largement préféré le putain de cru aux deux autres.

Sang de porc cru, Thaïlande

Le sang de porc cru

C’est toujours étrange de revenir sur cette histoire. Je suis quelqu’un de très rationnel et il y a très peu de place dans ma tête pour les mythes, la magie, la religion, bien qu’ils me fascinent et m’intriguent. Mais en Thaïlande, la spiritualité est dans toute chose, dans chacun, et je m’y suis glissée comme dans une seconde peau, le temps d’une ellipse.

Le tatouage qui m’a choisi est celui d’un guerrier voyageur. Il me protège quelle que soit la route que je prenne.

Mon tatouage est un Paed-thit (huit points แปดทิศ). Ses huit branches représentent les huit directions de l’univers. Je n’ai réussi à le comprendre que maintenant, au moment où j’écris ces lignes, car il y a trois ans, il n’existait pratiquement pas d’information sur le sujet. Le tatouage qui m’a choisi est celui d’un guerrier voyageur. Il me protège quelle que soit la route que je prenne.

*Pour les curieux, les cinq règles que j’ai reçues avec mon tatouage:

  • Tu ne mangeras pas de chien.
  • Tu ne cracheras pas dans les toilettes.
  • Tu respecteras ton père et ta mère.
  • Tu ne boiras pas d’alcool du verre de quelqu’un d’autre, ou n’inciteras quelqu’un d’autre à boire de l’alcool de ton verre (peu étonnamment le plus difficile).
  • Tu ne t’engageras pas dans des commérages (parfois plutôt difficile aussi).

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(26 commentaires)

  1. Fabuleux texte… J’ai voyagé avec toi! J ai adoré te lire!

  2. Eh ben dis donc ! Pour un petit oiseau libre, tu es plutôt du genre coriace ! L’histoire du « sang de cochon » prend un autre aspect, d’un seul coup :) Ton récit m’a emporté !

  3. Très beau texte, j’avais l’impression d’être avec toi. Il y a vraiment beaucoup de symbolisme dans la culture thaïlandaise, ça m’a pris aux tripes… Tu l’as fait où sur ton corps ce tatouage ? Il t’a coûté de l’argent ? Pour moi, il faut être extrêmement privilégié pour avoir un VRAI tatouage ancestral si je puis dire…

    • Merci Louise! Il n’y avait pas de prix pour ainsi dire, juste une donation minimale à remplir (quelque chose comme 175bht, soit 5€, l’équivalent d’une bouteille de whisky bon marché). Ces tatouages se pratiquent sur des endroits précis du corps, selon le motifs. Le huit directions se fait dans le haut du dos, au milieu.

  4. Quelle histoire si bien racontée! Mais du sang de porc? Urgh

  5. Superbe texte, tu m’as vraiment transportée avec toi. Je réfléchis personnellement de plus en plus à la possibilité dun tatouage car je vis énormément de chamboulements dans ma vie en ce moment et comme toi je crois que je pourrais être prête. Mais je veux que ça ait du sens… En tout cas j’ai vraiment de plus en plus hâte de te rencontrer le mois prochain!

    • Merci! Je pense l’idée se présentera à toi quand elle sera évidente, et si elle est pas évidente, ben vaut peut-être mieux pas ;) Je me réjouis aussi de te rencontrer!

  6. Merci de ce partage d’expérience, d’intimité et de vie.
    C’est ce qui fait que j’apprécie venir ici, on sait que c’est une vraie personne qui nous fait rêver.

  7. Bonjour Corinne,

    quel superbe récit tu fais ici…
    Je connaissais déjà l’histoire, mais la relire avec de si beaux mots est un régal !
    Cela m’a replongé à l’époque de notre première rencontre, en 2011… que le temps passe…
    Et je suis ravie de te compter toujours dans mes proches, vivement que tu repasses à Paris :D

    Aurélie

    • Merci Aurélie! Je suis pas une spécialiste du prendre des nouvelles (:p), mais je me réjouis toujours de te revoir :) Je triais des photos de Shanghai l’autre jour et j’ai retrouvé une photo prise depuis le bar où on s’est rencontrées!

  8. Salut Corinne,

    Je viens de découvrir ton site pour voir ton plugin en action (on en avait discuté lors du wearetravel15). Mais quel plaisir de te lire, tes récits sont de la poésie.

    Merci pour le voyage statique en Thailande !

    Jerson – Aristofennes
    Blogtrip.fr

  9. Ce tatouage est tellement… magnifique!

  10. Plus je voyage, plus je me rends compte de l’importance du côté spirituel du voyage. Des articles que j’avais lu sur ton blog jusqu’à présent, la spiritualité était absente (mais la philosophie de vie omniprésente :) ). D’un certains côté, je crois que je suis assez heureux de voir passer un peu de spiritualité ; c’est l’une des choses qui manque souvent sur les blogs de voyage, alors que le voyage accompagne souvent une quête intérieur. Je serais curieux de savoir d’où te vient l’image du guerrier berserk ; si quelqu’un te l’a attribuée, ou si elle t’a choisie d’elle même. Car oui, beaucoup de voyageurs/nomades sont des guerriers.

    Et d’un point de vue purement graphique, très joli tatouage :)

    • C’est un truc délicat que la spiritualité je trouve. Mais j’aime l’empreinte qu’elle laisse sur la philosophie de vie. J’aime observer la spiritualité, la rejouer dans certaines circonstance comme celle-ci, mais j’ai du mal à m’y adonner.
      Le guerrier berserk, un peu trop de RPG je pense, haha ;) Elle m’a choisie.
      Merci!

  11. CYN

    cette histoire est magnifique.

  12. Malcy

    Vraiment une belle histoire de vie!
    De plus je suis à Bali lambok gili en ce moment ça me fait plaisir de lire ton histoire.
    Je te conseil le livre « femmes qui courent avec les loups » C.P. Estes un livre qui parle aussi de guerrières comme toi

  13. Armelle

    Sublimement intéressant…

  14. Anne-c

    J’ai aimé ce texte.
    Parce que j’ai vécu la même histoire avec cette thailande que j’ai laisser encré en moi il y a 15 ans chez un arjan dans la banlieue perdue de Pathum Thani près de Bangkok.

    Mais bien au delà du tatouage, cette relation avec ce pays qui m’a adopté comme toi, le temps du passage à l’age Adulte, le temps de quelques galères et de beaucoup de joie, d’enormement de liberté si jeune, et qui m’a vu grandir. Ce pays qui m’a offert ces pensées qui ont construit la personne que je suis maintenant. Je lui suis eternellement reconnaissante.

    Merci d’avoir raconté ton histoire.

    Anne :)

    • Chère Anne,
      Un immense merci pour ce témoignage qui rejoint tellement ce que j’ai vécu et ressenti. Je suis heureuse d’être comprise! Ce pays est comme une mère. Il pardonne et accompagne. Je pense qu’il gardera aussi une place spéciale dans mon coeur, pour toute ma vie!
      Une bise!

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