Histoires
d'ailleurs

Changer de cap à l’infini

Publié le • Dernière mise à jour:
Je quitte Torrevieja, dont je n’ai pas vu grand chose d’autre que son petit port paisible, autant peuplé d’Espagnols que d’Anglais. J’y ai passé une semaine à apprendre à naviguer un voilier.

Mon avion, direction Barcelone, survole les côtes espagnoles au coucher du soleil. La pénombre me permet de reconnaître la lente alternance d’un phare; je révise mentalement ma leçon sur les signaux lumineux, qui me projette sur mon voilier temporaire, lors de mon passage de nuit vers Alicante.

Je ressens alors le froid mordant du vent, la netteté frappante des constellations, et la patience forcée de voir sa destination s’approcher, s’approcher, s’approcher encore mais si lentement.

Voiliers dans le port de Torrevieja

Voiliers dans le port de Torrevieja

Je guette les feux du port, au loin. Les yeux plissés, je cherche le vert, puis le rouge; ils m’indiqueront l’entrée du port, où je mettrai pied à terre après les longues heures doucement égrenées par le tangage tranquille du Serenity Sailing le long de la Costa Blanca.
Je ressens une certaine fierté à enjamber prestement la filière du Benetteau et à atterrir en équilibre sur le béton du port d’Alicante, sous l’oeil blasé du marinero qui nous a amarrés. Le reste de l’équipage et moi, on a fait un excellent travail: il est temps, comme les marins dans toutes les histoires, d’aller se consoler en nourriture et boisson.

Petite place à Alicante

Petite place à Alicante

Plus tard, je me revois dans la petite cabine qui m’a été désignée pour la semaine, où toutes mes affaires s’alignent parfaitement: pas beaucoup de place, mais ça me convient.
Toute la semaine j’y ai rêvé, rêvé très grand. Je me suis vue y habiter. Quoi de plus adapté à la vie nomade qu’un voilier? Amarré, ou en voyage, on n’a que l’embarras du choix.
Et il faut prendre le temps, il faut vivre avec les éléments. Si aujourd’hui je voulais atteindre un cap précis, je devrais laisser la première place aux vents et aux marées. C’est une belle façon de retrouver une harmonie, c’est une communion avec ce qui nous dépasse.

Je revois aussi ma verve, parfois un peu exagérée, maladroite. Mon envie d’en apprendre un maximum afin de pouvoir mettre les voiles un jour, au plus vite, me brûle. Souvent, je sens les autres éloignés, différents: trop intense, peut-être trop de détresse palpable, aussi.

En voilier vers Alicante

Coucher de soleil, en route vers Alicante

Les derniers jours, sur le bateau, étaient difficile. J’allais devoir quitter ma cale, mes vents et mes drôles de rêves. Au petit matin, réveillée trop tôt par les goélands et par le bruit métallique de la brise dans les mâts, je passais des heures à essayer de comprendre, encore, où aller, que faire, avec quels moyens. Je me remémorais aussi ces hommes que j’ai aimés, ces petits morceaux hors du temps, hors de cette solitude et de cette liberté pour lesquelles je me suis battue toute ma vie.
Chaque matin, je me sentais terriblement confuse, toute petite et si forte à la fois.

Au port de Torrevieja

L’ami goéland au port de Torrevieja

J’ai jeté quelques larmes à la mer, discrètement, comme pour lui dire adieu. J’ai salué les goélands patauds, mes compagnons d’infortune, auxquels les marins semblent ne porter aucune affection. C’est encore un nouveau chapitre de ma vie qui s’esquisse, péniblement, une renaissance avec complications.

Et dans ce tumulte de recommencements, je me perds, je manque de me noyer, mais je finis toujours par retrouver le nord: je ré-ajuste le cap, comptant les noeuds, les degrés, les miles et je hisse mes voiles pour ne m’arrêter que lorsque le vent me le sommera.

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Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(6 commentaires)

  1. Jean-François

    Super :-)

    Je veux faire un stage comme ça moi aussi depuis plusieurs années :-) (pas encore pris le temps)
    Si ce n’est pas indiscret, pourrais-tu m’en dire un peu plus sur les aspects pratiques ?

  2. Chacun de tes articles m’émeut. J’espère que tu pourra avoir un voilier, et voyager comme tu l’entend !

  3. C’est top ! Je me serais bien vu à ta place. Mais une semaine ça doit être terriblement court ! Combien de temps pour pouvoir naviguer seule ? Et quel est ton objectif ? Ton expérience m’intéresse !!

    • Salut Letieou, j’avais raté ton message, mes excuses!
      Effectivement c’est court… Il me faudra de nombreuses miles avant de me sentir à l’aise pour naviguer seule. Mon objectif? Les traversées de toutes sortes, et éventuellement un jour, la vie sur un bateau, qui sait :)

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