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d'ailleurs

Tibi omnia dabo (je te donnerai tout)

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Il fait plus froid que ce que l’on aurait espéré et il vente très fort. C’est un jour un peu trop gris. À l’arrière du scooter, je regarde distraitement défiler toutes ces façades qui m’étaient encore inconnues: rien de particulier à signaler.

« Lorsque l’on montera » me dit Joan avec son accent ensoleillé « le scooter avancera péniblement, mais ça devrait aller. »
Il va m’emmener tout en haut de la ville, sur le Tibidabo. Là-haut, il y a un petit parc d’attractions, une belle église, mais surtout, on y mesure l’étendue de Barcelone. Joan aime cet endroit, il pourrait passer des heures à s’y perdre en essayant de remettre des noms sur les différents quartiers et bâtiments qui s’offrent à lui dans cette perspective différente.

La montée s’amorce et avec elle, les virages commencent. Je suis brusquement catapultée dans le passé: cette sensation je la connais bien.

Tibidabo, Barcelona

La montée vers le Tibidabo

Chiang Mai, Thaïlande.
J’accélère dans les virages qui m’emmènent au haut de la montagne sacrée de Doi Suthep. De son temple, on aperçoit toute la ville. Ma passagère, c’est Eff.
Je me revois, très concentrée sur la route avec mon casque et mes lunettes de protection, j’ai un air à la fois un peu ridicule et trop sérieuse. Je porte un gros sweat-shirt rayé bleu ciel et blanc, car il fait plutôt frisquet.

Eff, quant à elle, aurait pu être décrite comme mon parfait opposé. Chevelure de jais aux vent, vêtue d’un short en jeans et de tongues trop grands, ainsi que du t-shirt blanc marqué des tâches de sa longues journée de travail, elle rit aux éclats et me donne une bonne claque sur la cuisse avant de faire mine de s’endormir sur mon dos, épuisée. Eff n’a que faire du froid, elle sait qu’il est passager.

Tibidabo, Barcelone

De l’autre côté du Tibidabo

La route qui nous amène au Tibidabo semble identique à celle de Doi Suthep: même végétation, même inclinaison, même température, mêmes courbes.

Tibidabo, Barcelone

« Joan! Joan! C’est la même chose qu’en Thaïlande ici! Je montais souvent au temple avec mon scooter… C’est incroyable! »
Il tourne légèrement la tête vers moi et je devine un sourire dans ses yeux, derrière sa visière transparente.
Je serre mes cuisses plus fort contre les siennes et l’enlace. En retour, il serre ses avant-bras sur mes mains, mais il reste concentré sur la route.

Je me souviens qu’à chaque fois que j’emmenais Eff avec moi à l’arrière de mon scooter, je me sentais investie d’une énorme responsabilité. Je prenais beaucoup plus de précautions que lorsque je roulais seule. Quelque part, les éclats de joie inattendus de Eff pouvaient nous faire perdre l’équilibre.
Je ressens la même précaution de Joan. Aussitôt que l’on s’arrête à un feu rouge, je raconte une blague à Eff qui rit, rit, rit.
Joan, lui, caresse mes jambes avec tendresse alors que j’enroule toute la longueur de mes bras autour de sa poitrine.

En haut, il vente encore plus fort. Je me résous à attacher mes cheveux. On passe quelques instants à regarder Barcelone et à deviner mon quartier et mon appartement, et puis l’on retourne dans le coeur de la ville.
À la descente, les sensations sont plus fortes. Le scooter penche à droite puis à gauche et il faut mener une danse tranquille. On frissonne.

Cette histoire n’a pas de fin. Ce n’est pas qu’il n’y en ait pas, c’est juste qu’aujourd’hui, j’ai envie de voir la vie sous un jour un peu différent.

« C’est comme le truc du verre à moitié plein ou à moitié vide, c’est une question de perspective » me dit Joan.
– Oui mais le verre à moitié plein ou à moitié vide techniquement il est identique, son contenu est toujours le même, donc ça ne change rien… mais peut-être suis-je un peu trop fataliste?
– Non, c’est plutôt réaliste.
J’aurais aimé me faire remballer sur ce coup là. Qu’il me dise que je ne suis qu’une fille complètement usée et désabusée et qu’il se sente déçu, qu’il perde son intérêt. Mais il m’a brillamment esquivée. Il est rentré dans ma contradiction et par un effet inversé il m’a sauvée: j’étais encore en train de laisser ma froide logique l’emporter sur mes émotions.

Tibidabo, Barcelone

Son sourire, son regard soutenu et son bras affectueusement posé sur mon épaule me ramènent à une réalité que j’avais apparemment oublié.
Le jour précédent je lui avais maladroitement avoué que j’étais très mauvaise pour exprimer mes sentiments, mais que mes yeux disaient tout.
Et depuis ce moment il m’a sondé, et il a tout vu. Il y a vu le tumulte dans lequel je me suis retrouvée plongée, il y a senti l’alternance de la joie, de l’excitation, de la peur, de la douleur, de la tristesse.

Au moment de nous séparer, j’ai revêtu mon masque de fille positive. Il m’a considéré d’un air sérieux pendant quelques secondes et m’a demandé si j’étais triste.
– Est-ce que j’ai l’air triste? Ai-je lancé, étonnée.
– Tu souris, mais tes yeux…
– Oui, je suis un peu triste.

Cette histoire n’a pas de fin, je disais.

J’ai pris ma gomme et ai commencé à effacer une à une toutes les parenthèses de la vie que je prenais auparavant un malin plaisir à refermer, de peur qu’elles se rouvrent sur des plaies béantes, douloureuses.
Sans ces signes superflus, elles se transforment doucement en phrases, en paragraphes entiers et finalement en chapitres.

À regarder, sur Barcelone

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Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(21 commentaires)

  1. Je n’ai rien a ajouté à ton beau billet. Je voulais juste te faire savoir que je te lisais toujours avec autant de plaisir et de régularité. Je m’évade avec tes mots, légèreté, nostalgie, sentiments, sensations … tout y est, un vrai roman ^^

    J’ai adoré mon (trop court) séjour à Barcelone, c’est sûr, j’y retournerai encore et encore. J’aime l’ambiance de cette ville et les œuvres de Gaudi que je pourrais admirer pendant des heures :)
    Bonne continuation et bons voyages …

    • Merci Amandine, c’est très très encourageant <3
      Je ne me fatiguerai jamais de Barcelone je crois. Ma dernière visite (et les photos qui illustrent cet article) remontent à il y a 7 ans, mais c'est resté dans ma tête comme si c'était hier!

  2. Marc Etheve via Facebook

    Merveilleux sentiment que celui de réinventer sa vie, même après une chute!!!

  3. Magnifique, comme d’habitude, toutes les femmes ont envie de vivre cette aventure à ta place et nous, les gars, on aimerait plutôt jouer le rôle de Joan <3
    On reconnait ta plume, on te reconnait toi à travers les mots, de la poésie et de la tendresse teintée de fatalisme, je suis sous le charme.
    Continues, on ne sait pas trop si on doit rire ou pleurer en te lisant, mais tu suscite l'émotion, et c'est ça qui nous rend vivant.
    Merci ;-)

    • Merci Jonathan <3 C'est parce que moi aussi, quand j'écris ces trucs, je passe par des espèces de montagnes russes émotionnelles, de la joie à la mélancolie, sans trop savoir pourquoi ni comment... mais c'est exactement ça!! ça me fait me sentir vivante :)

  4. Corinne, et si le scooter décollait ! Si au détour d’un virage, incognito, en vers et contre toute logique, il s’envolait, aspiré par un cumulonimbus, puis emporté par les alizés … jusqu’en Thaïlande, jusqu’à Chiang Mai. Serait-ce une nouvelle parenthèse qui s’ouvre ou une qui se referme ? Que devient alors le verre ? En route, il s’est sans doute vidé, secoué par les turbulences de cette escapade imprévue. Mais à l’arrivée, se remplit-il ?

  5. Sirhom

    Tu te prends plus la tête avec tes ex et les au revoirs, mais tu te prends encore le choux avec des histoires de moitié de verres… raaah les meufs…
    Allez va petiteuh, ça le vaut bien, tu nous fait bien triper:)

    • Huhu :p Bah quand on découvre quelqu’un il faut bien commencer par mettre à plat les basiques. Jour n°1: analogies en tous genres, dont verres pleins/vides. Jour n°2: étude topographique des sinuosités de l’âme humaine. Jour n°3: zénitude, acceptation de la fatalité. Jour n°4: fin du cycle, néant, attente silencieuse de la renaissance.

    • Sirhom

      Alors chez le kangourou, c’est un peu plus long, mais au fond c’est pareil. Quand y’en a un dans la poche, un autre est en préparation…

  6. Sirhom

    Toute façon, c’est pas mignon les kangourous. Les mâles se battent avant l’accouplement, les bébés naissent sous la forme de phoetus de 2cm, sans poumons, sans peau, tout visqueux. Ils respirent par capillarisation, par le contact de l’air sur les vaisseaux sanguins. Puis ils s’accrochent pendant 6 mois à une tétine, comme des sangsues sur un belge. L’horreur.

  7. Sirhom

    Oups j’ai collé mon commentaire dans la mauvaise fenêtre. Mais c’est intéressant quand même:)

  8. Maiseuh! C’est pas fini de nous mettre les larmes aux yeux?

  9. Tes yeux disent tout et tes mots en révèlent aussi beaucoup si l’on sait lire entre les lignes… J’étais passée à côté de cet article mais il risque de devenir l’un de mes préférés par ici ;) Moi j’ai effacé pas mal de ratures mais je perds trop souvent ma gomme en chemin pour laisser place à une histoire sans fin.

  10. Je suis à la recherche de blogs voyage pour m’inspirer, me donner des idées… Autant de voyage (j’adore ça!) que de blog (je viens de me lancer dans cette fabuleuse aventure). De clic en clic, je suis parvenue sur le tien, et cet article est le premier que j’ai lu… J’adore ta façon d’écrire, tu nous transportes littéralement. J’ai déjà envie d’en lire plus, alors je repasserai, c’est sur !
    Bonne continuation et merci pour ce joli billet plein de tendresse :)
    Julie

  11. Quel beau billet, tant d’émotion cachée, de sentiments non-dits. En voyage on a souvent de moments tendres, sans issue, mais qui valent la peine d’être vecus.

  12. Toujours touchée et émue de te lire, Corinne. Je t’embrasse

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