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C’est le monde qui m’a bercé

BarceloneEspagne      Publié le • Dernière mise à jour:

Quelque part dans le Raval en 2014, Barcelone

J’ai tout déballé, tout dit. Il a écouté dans un silence si parfait que je pouvais lire son approbation et ses doutes dans son regard. Il m’a dit que tout ça ne changeait rien. On a rigolé un peu, on s’est embrassés, oubliés.

J’ai posé ma tête sur sa poitrine, et puis il m’a tout dit. Les échos de son coeur et les vibrations de ses cordes vocales se sont mélangées aux paroles douloureuses. J’étais dans un film incroyable, et pour une fois ce n’était pas le mien.

Je pense toujours à nous, êtres humains, comme à des paquets de viande ambulants. Il suffit d’un accident routier pour que l’on se transforme en steak haché: une fraction de seconde et notre réalité s’éteint à jamais.

Je me suis toujours sentie comme une survivante, isolée dans un monde d’effets secondaires incompréhensibles. J’en ai rencontré d’autres, des survivants, un tas oui, mais pas des comme ça, pas des comme lui.

Je le regarde comme je n’ai jamais regardé personne, comme un être vivant semblable, approchable. Il n’est plus un étranger, il n’est plus un corps parmi d’autres. Il est une espèce de miracle de la vie, un esprit qui transpire l’immense coïncidence de la vie au travers de son corps-prison apprivoisé.
Quel magnifique concours de circonstance que de pouvoir s’écouter, se sentir et se ressentir aujourd’hui, vivants.
Que de s’être rencontrés parmi tant d’autres millions de probabilités.

J’ai peur loin de toi.
Je ne te le dirai jamais parce que tu prendrais peur à ton tour, mais j’ai peur.
Vois-tu, j’ai toujours tout fait seule.
J’ai brisé tous mes liens pour l’amour de ce que je prétendais être ma liberté.
J’ai fui dans le désespoir, dans le déni de mon passé.
Et si je suis arrivée là aujourd’hui, dans la lumière, je ne le dois qu’au monde.
J’ai pris ses routes au hasard, je l’ai laissé me surprendre.
Et c’est lui qui m’a bercé, qui m’a appris, qui m’a guidé.

Le monde a été mon amant de toujours, mon impulsion innée. J’étais la reine de son échiquier.
Qu’est-ce qu’il se passe quand on sort du jeu? Où va-t-on?

Mais ce n’est pas ça, non. Ce n’est pas la mort qui me fait peur.
C’est ce qu’il advient de nous lorsqu’on se retrouve changés, lorsque nos perspectives prennent des tournants inattendus. Lorsqu’il faut s’adapter à toute vitesse pour survivre.

Si le roi s’en va, que devient la reine?
Elle recommence toujours. Survivante.

À regarder, sur Barcelone

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(13 commentaires)

  1. Quelle belle prose chère Corinne…
    Sublimes lignes vraiment !

    Mais, mais, mais du coup je me demande: la reine aurait-elle vraiment trouvé un roi?

  2. BARBIER

    J’aime particuliérement cet article. Il me touche beaucoup. J’ai parcouru ton blog dans tous les sens. Sans être sans domicile fixe, j’ai néanmoins organisé ma vie pour que le voyage y tienne une grande place et environ 3 mois par an je me laisse porter par les routes du monde. Alors merci pour ton beau blog, si sensible et touchant, j’espère que tu continueras longtemps. C’est si important de pouvoir sentir qu’il existe dans le monde des personnes avec cette sensibilité, ça donne, je ne sais pas, comme une forme d’espoir ou de bonheur…

    • Un immense merci à toi pour ce commentaire qui me touche beaucoup à son tour. Cela me fait un bien fou de savoir que ce que je vis et écris puisse apporter au moins une émotion, un sentiment. Je te souhaite d’heureux voyages et te félicite pour avoir réussi à aménager ta vie de la sorte!

  3. Parfois je flippe à la lecture de certains de tes billets tant je me retrouve dans tes mots/maux ;)

  4. « J’ai brisé tous mes liens pour l’amour de ce que je prétendais être ma liberté. » > C’est fou comme je me retrouve tellement dans cette phrase… sans pouvoir en trouver la clé.

    • On grandit, on change et avec ça, notre notion de liberté. Pour moi c’est un espèce de concept volatile, impossible à cerner complètement, que l’on ne peut que chasser par coups approximatifs, histoire de s’en rapprocher. Peut-être est-ce l’un des synonymes du bonheur, ou une partie de celui-ci? Je suis pas sûre qu’il y ait une clé… Mais peut-être qu’on finira par la trouver :)

  5. Je viens de passer une heure à lire tes billets et je ne peux pas éteindre ma tablette sans te dire merci! Tu écris divinement bien! Tu m’as beaucoup touchée! Tu sais faire virevolter les mots et attraper les émotions! Merci de faire jaillir le « beau » de tes expériences! Tu fais de sublimes cadeaux à tes lecteurs! Longue et belle route à toi!

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