Histoires
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Mes îles, mes bateaux (à tous les hommes que j’ai aimés)

Publié le • Dernière mise à jour:
Aux hommes que j’ai aimés.

Texte original de 2014, images tournées en Polynésie Française et aux Îles Cook en 2017.

Quand je pense à toi, à nous, j’imagine deux petites îles flottantes, identiques, perdues dans d’immenses océans lointains.
Une très légère courbe dans nos trajectoires nous permet de nous croiser à des moments improbables, imprévisibles.
Et à chaque fois que l’on se sépare, il semblerait que le monde doive se renverser, se couper en deux ou s’écraser en sandwich pour que l’on ait une chance de se rencontrer à nouveau.

Peut-être que je suis la seule île dans l’équation. Toi, tu es mon bateau; patiemment, j’attends tes visites, sans contact radio.
Parfois des dizaines de jours s’écoulent où la pluie tombe, où la tempête fait rage, où, au contraire, une terrible canicule sévit. J’observe les changements autour de moi comme s’il s’agissait d’un livre ouvert pour m’occuper en ton absence.
Et puis un nuage de fumée apparaît à l’horizon, avec une petite chose qui brise l’immensité. Tu es là. Tu amarres.

J’aime ces moments passés avec toi, je les aime passionnément parce qu’ils sont tout, dans l’instant présent. Parce que tu me donnes tout ce que tu as, et tu me laisses te donner tout ce que j’ai.
Puis tu repars. Et je reste sur le rivage à me demander combien de temps, encore, il me faudra attendre pour qu’un petit point réapparaisse à l’horizon.

Il y a trop de vide. Il n’y a pas assez de toi.
Alors ce matin j’ai construit un petit radeau.
Je n’attends plus. Je pars à la recherche d’autres bateaux.

Peut-être que je me perdrai dans la tourmente. Peut-être que je manquerai de me noyer. Peut-être qu’un chalutier m’accueillera à bord, le temps d’un repas, d’une nuit au chaud. Peut-être que quelqu’un m’offrira des voiles, pour aller encore plus loin, plus fort!
Peut-être que ma vie ne se résumera toujours qu’à ça: à un nouveau port, à de nouveaux horizons, à toi encore un peu, et à d’autres de temps en temps. Peut-être aussi que quelqu’un me fera monter à bord et que j’y resterai.

J’ai quitté mon île, tôt ce matin. Tous les horizons que je regarderai seront désormais différents. Je n’aurai plus aucun moyen de savoir d’où tu viens et où tu vas.
Je mentirais, si je te disais que je n’ai jamais guetté, ni attendu, ni espéré.
Je mentirais aussi, si je te disais que cela a une quelconque importance.

Peut-être que nos trajectoires se croiseront, dans l’infinité de l’océan.
Peut-être qu’un jour je reviendrai sur mon île et je t’y trouverai, amarré.
Ou alors, ce jour là, je t’y attendrai juste un peu pour me souvenir, avant de m’en aller.
Je regarderai l’océan immense autour de moi, le soleil qui se lève et qui se couche, comme à chaque fois. Je regarderai mes compagnons oiseaux, naufragés eux aussi, venir écouler leurs derniers jours sur mes berges paisibles.

Je t’aime comme j’aime tous les autres: d’une tendresse infinie.
Je penserai toujours à toi comme à eux, sans regret, sans tristesse.

Dans ma poche, il reste quelques petits coquillages et un peu de sable, ceux que nous avons ramassés ensemble, sur mon île.

Nous sommes infiniment seuls, mais ce qu’il nous reste toujours, ce sont ces instants présents où le décor disparaît, où il n’y a de place que pour l’amour.
Plus d’île, plus de bateaux, plus de tempête. Juste toi et moi, pour quelques jours, quelques heures, quelques minutes. Un instant et puis plus rien.

 

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Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(17 commentaires)

  1. Marie-Julie dit :

    Touchée, je suis. Et comme je comprends ce sentiment…

  2. De beaux mots, inspirés de maux et d’autres choses sans doute…
    Continue à partager avec nous Corinne, c’est beau!

  3. Jean-François dit :

    Wow c’est vraiment bien écrit
    C’est très beau

  4. Gaëlle dit :

    Très beau texte… j’aime beaucoup ta façon d’écrire, c’est simple, c’est poétique, ça emporte et transporte. Chapeau !

  5. Romain dit :

    Une bien belle lettre de voyageur !

    D’un globe trotteur a une autre :

    Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme navigante :)

  6. arielkatowice dit :

    Magnifique.

  7. Très beau billet. J’aime la métaphore filée qui court tout au long du texte…

  8. Boulimique Nomade dit :

    Je trouve ça poignant de douceur, de réalisme et d’un lacher prise nécéssaire, merci

  9. Lucie dit :

    Toute cette partie de ton blogue nous a touchées profondément et beaucoup émues, mon île et moi.

    Tous ces bateaux, toutes ces escales, pour trouver un chemin là où le ciel porte la même couleur que la terre.

    ;)

  10. Caroline dit :

    Qu’est ce que j’aime ta façon d’écrire et de dire. La poésie du voyage. C’est vraiment beau . C’est ce genre de texte qui véhicule les émotions ❤️ Et sur la Polynésie tu as raison ça va très bien

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