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Dublin: d’églises et d’anges

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Je commence par la fin, parce que j’aime mieux les fins, en général. Dans les fins pèse un mélange de goûts et de sensations un peu criards: c’est le fond du verre, la dernière bouchée sur l’assiette ou encore l’étourdissement agréable d’un whisky descendu un peu trop vite.

C’était donc la fin, disais-je. Mais peut-être me dois-je de revenir un tout petit peu en arrière dans le temps pour situer le contexte à mes lecteurs. Sinon, ils n’y comprendront rien.
J’ai passé une semaine à Dublin, en Irlande. Je devais assister à une conférence avec quelques amis et puis profiter du voyage pour découvrir la nouveauté de cette ville dont je ne savais plus ou moins rien.

Bref, je retourne vers la fin, parce que c’est ce qui nous intéresse dans ce billet, n’est-ce pas? Donc, la conférence s’est terminée et elle a été incroyable, riche en rencontres, en bonne humeur, en apprentissage, en motivation. Elle a donné lieu à incroyable cocktail d’émotions, le genre de boisson qui vous met bien à l’envers (vous connaissez le Long Island Ice Tea? et bien, c’est quelque chose comme ça).

Donc cette fin, nous disions. C’est la soirée de fermeture et nous sommes tous conviés à The Church. À l’église? Oui, c’est une ancienne église qui a été transformée en bar, en restaurant. La curiosité de certains est piquée, ça chuchote, comment est-ce possible, un tel clash?
C’est indubitable: nous nous rinçons le gosier à l’amaretto sour (mon cocktail préféré) juste au-dessus de quelques tombes sacrées.
Nous y dansons, même. Nous rions, tournons, échangeons des sourires avec tous ces gens que l’on a salués, croisés, abordés pendant la semaine.

The Church, Dublin

The Church, le bar-église de Dublin

J’ai le tournis. C’est trop. Je m’extirpe du caveau rempli par le DJ de fumées artificielles et sors prendre l’air. À l’extérieur, de nombreux autres invités m’ont précédé. Ils sont pris par une conversation plutôt animée et leur cercle semble fermé. À gauche comme à droite les gens se regardent dans les yeux et débitent un flux de paroles ininterrompu.
Je me sens comme un cheveu sur la soupe.

Mais à côté de moi, il y a quelqu’un. C’est une dame qui, à vue d’oeil, doit avoir 40 ans de plus que la plupart d’entre nous. Elle a de jolis cheveux blancs, très propres et brillants. Elle est habillée avec classe et beaucoup de couleurs. Elle se tient d’une manière distinguée, une cigarette parfaitement roulée à la main droite, sur un poignet très fin.
D’un geste tout naturel elle se tourne vers moi.

« Bonsoir chérie, je me demandais si quelqu’un allait parler avec moi mais je n’ai eu aucun succès. »
Je rigole. Moi non plus. Je veux bien parler avec vous, moi!
Elle me remercie. On se présente. Elle s’appelle Daithe et elle vit à Belfast, mais elle a vécu 20 ans à Dublin. Elle ne reconnaît pas grand chose! Tout change très vite…

Elle est assise ici toute seule parce qu’elle a temporairement fui la fête que donnait sa soeur à l’occasion de sa retraite: « C’est plein de vieux qui ne me parlent pas. De nos jours les jeunes non plus, ne veulent pas parler aux vieux? J’ai l’impression qu’ils croient que je n’ai jamais été jeune? On se sent plutôt seul quand on vieillit. »
Pourtant elle a l’air d’une détermination et d’une force rares, comme si cette idée un peu triste l’avait à peine survolée, aussitôt disparue dans le noir du ciel de Dublin.

– Est-ce que tu as un copain?
– Euh… non.

Elle grimace, sa tête fait un léger mouvement de recul.
– Comment ça se fait que tu n’aies pas de copain?
– C’est un peu difficile, je voyage beaucoup…
– Tu es une belle fille, ça ne devrait pas être difficile voyons. Déjà, détache tes cheveux.
– Détacher mes cheveux? Pourquoi?
– Parce que détacher les cheveux c’est signifier que l’on est libre, libérée… et un peu sauvage.

Je ris. Je détache mes cheveux.
– Voilà qui est mieux… Comme ils sont longs! Tes cheveux sont vraiment magnifiques. Tu vas trouver un homme ce soir, c’est sûr!

The Church, Dublin

The Church, le bar-église de Dublin

Daithe prend congé. Faut qu’elle aille retrouver tous ces vieux, même s’ils ne se sont certainement pas rendus compte de son absence. On se fait une bise chaleureuse et elle disparaît en me rappelant de garder mes cheveux détachés, comme un ange bienveillant qui n’avait qu’un petit message de bonne humeur à faire passer.

Je retourne dans l’église, dans le caveau où mes amis dansent. Je les regarde qui s’amusent, tous, comme je m’amuse, et je me demande ce qui leur passe par la tête. Prennent-ils du plaisir, simplement? Ou sont-ils en train, eux aussi, de penser au poids de toutes ces expériences et de ces rencontres?
Moi, je pense à la belle Daithe à qui je dois mes sourires de ce soir. Je lèverai tous mes verres à l’opportunité de l’avoir rencontrée.

Plus tard dans la soirée un jeune irlandais m’approchera. Daithe avait raison!
C’est un grand bonhomme bien costaud, roux avec des yeux très clairs. Il me fait rire, très fort, beaucoup. Il est doux, chaleureux, respectueux et même plutôt protecteur. Je peux sentir tout ça en juste cinq minutes de conversation avec lui.
J’aimerais me fondre dans ses bras et oublier ma solitude le temps d’un instant mais je m’y refuse: demain déjà, je dois partir.
Je le remercie pour le bon moment, je lui dis que vous, les irlandais, vous êtes vraiment géniaux: vous êtes accueillants, vivants et charmants.
Il me dit que si j’en pense ainsi, c’est qu’il a rempli sa mission.

Mission bellement accomplie, jeune homme. Ce soir encore je vais me coucher avec un sourire jusqu’aux oreilles. Un peu seule, mais pleine d’émotions. Les irlandais vont me manquer.

Photo de couverture par Kasper Rasmussen.

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Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(16 commentaires)

  1. Haaa The Church… On est loin du Pub typique comme on la visualise, mais quel décor ! Et avec une carte aux tarifs raisonnables, c’est vite devenu l’un de mes coups de cœur de Dublin !

  2. Pierre dit :

    Mince, je regrette de ne pas avoir été à The Church. Je suis tombé dans un traquenard irlandais en revenant à l’hostel.
    Je confirme, ton détachement soyeux et élégant fait penser indubitablement à ces publicités envoûtantes pour l’Oreal. ;)
    En tout cas, je suis content de lire au travers de tes jolies lignes ces petits instants dublinois.
    La bise.

  3. Amandine dit :

    Très beau billet, qui se lit comme un roman :)
    J’aime cet accent que tu mets sur les rencontres humaines et ce que ces liens que l’on tissent nous apportent, même s’ils sont éphémères.

    Tu as piqué ma curiosité avec ce bar dans une église, si je vais à Dublin, je passerai par là !

    • Merci Amandine!
      C’est vraiment sympa, les pubs/disco bien dublinois comme celui-ci… bien plus que les pubs de Temple Bar Square qui sont pleins à craquer de touristes. Les dublinois semblent aimer danser!

  4. Laurent dit :

    J’avoue être des plus surpris par ce lieu. J’ai vécu 3 ans en Irlande, mais ça remonte à 13 ans. J’en ai gardé d’excellents souvenirs, évidemment, sinon je n’y serais pas resté trois années. Mais s’il y a bien une chose qui m’avait plutôt surpris, c’est le coté très très catho et du pays. Et voir un pub dans une église, je serais curieux de connaître les réactions des Irlandais quand ce pub a ouvert ses portes ! Sacrilège ;-)

    • J’ai trouvé le pays plutôt catholique aussi ;) Notamment avec les « God Bless » qui sonnent si naturels et chaleureux. Oui, c’était surprenant! La petite dame n’avait pas l’air offusquée du tout, par contre.

  5. Ah Corinne, quelle belle écriture…
    C’est fou comme une même soirée peut-être vécue de mille et une manières différentes.
    Très belles journées en ta compagnie, très beau premier article :)

  6. Jennifer dit :

    Je confirme que tu as une crinière que je jalouse :) J’ai adoré The Church, un vraiment bel endroit :)

  7. très bel article! et très belle histoire… comme quoi on a tous vécu la même soirée de façon différente! super endroit the church! on y est retournées plusieurs fois avec Emily au fur et à mesure de nos aller-retours à Dublin. A chaque fois de très bonnes soirées! bises

  8. Emilyz dit :

    Très bel article et très sympa cette soirée de clôture du TBEX. Je me rappelle bien avoir passé un moment tous ensemble au début et plus tard avoir discuté un peu avec toi au bout du bar près du buste de M. Guinness vers la fin de la soirée, c’était tranquille et sympa. Mais en effet, on l’a tous vécus bien différement cette soirée. Et on a remis ça avec Sarah après, toujours des bons moments à The Church. Moi aussi, je n’ai pas pu m’empêcher de parler de cette église dans mon blog. Mais pas d’ange de mon côté! ;-)

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