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American Drifters of Salt Lake City – Jo a les yeux bleus

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C’est à la bibliothèque de Salt Lake City que Jo m’aborde. Elle me demande de lui prêter mon téléphone, c’est d’une urgence absolue qu’il s’agit. Elle a l’air très inquiète.

C’est la suite de: Las Vegas (et un repas suicidaire)

Elle tapote un premier numéro, griffonné sur un bout de papier chiffonné; ça ne répond pas.

Salt Lake City

Elle tente le deuxième: « Monsieur, voilà la situation, il faut absolument que je rentre chez moi en Californie, cela fait deux semaines que je suis coincée ici et de plus, hier on m’a agressé! On m’a volé toutes mes affaires! La raison pour laquelle je suis partie, c’est mon mari qui est alcoolique. Mais je ne peux plus rester ici, je n’ai nulle part où aller. Vous êtes mon seul espoir, pasteur, je vous en prie aidez-moi ». Ses yeux s’emplissent de larmes alors qu’elle prononce cette dernière phrase.

Apparemment le pasteur va faire quelque chose pour elle, puisqu’elle note un numéro à la va-vite sur son papier et qu’elle promet de rappeler le lendemain à la première heure, enthousiaste. Oui, cette fois, elle est contente.

Une fois le coup de fil terminé elle me remercie chaleureusement. Troublée par le rush de sentiments paradoxaux auquel je viens d’assister, je lui demande ce qu’il se passe. Elle m’explique patiemment ce que je sais déjà: son mari alcoolique, sa fuite de Los Angeles, mais aussi l’hostilité qu’elle rencontre ici à Salt Lake City. Personne n’a voulu l’aider jusqu’ici… et puis il fait tellement froid.

Centre de Salt Lake City

Elle me demande aussi quand je repars (c’est demain, déjà). « Ouf, tu fais bien, ici ça craint. Pense que, pour réussir à me payer un billet de bus la dernière fois, j’ai dû mendier pendant six heures… Pour juste quelques dollars! Les gens ici n’ont pas vraiment de pitié ».

Je suis étonnée parce qu’à première vue elle n’avait pas l’air d’être une errante. Elle est de silhouette fine, habillée de façon plutôt anodine. Ses yeux d’un bleu profond m’avaient fasciné au premier coup d’oeil. Par contre il y avait quelques choses peu anodines dans son apparence: elle n’avait pas de dents – elle n’était pas facile à comprendre – ses cheveux blonds étaient coupés à ras – probablement par elle-même – et elle était plutôt coquettement maquillée.

Jo veut fumer une cigarette alors je lui propose d’aller dehors. Elle a un peu le tournis, elle est très agitée et je la dirige vers un banc, dans le parc d’à côté. Elle m’explique les horreurs de son mari. Elle doit désormais jouer la comédie pour pouvoir s’en rapprocher à nouveau, pour qu’il lui rende enfin l’argent qu’il lui doit. Cela la fera sortir de l’eau, du moins pour un moment. Car ici, elle n’a rien.

Salt Lake City: Main Street

Elle me demande d’un air timide si d’ailleurs je ne pourrais pas l’aider un peu, elle a fait une intoxication alimentaire hier, et elle a le ventre vide depuis. Je n’ai pas grand chose sur moi, mais suffisamment pour lui payer un repas et prendre un bus.

Je lui demande si une fois à Los Angeles elle aura une place où rester, si elle sera mieux lotie. Elle me dit que chez elle, tout sera plus facile. Il lui suffira de faire les rues durant quelques semaines et elle sera à nouveau d’aplomb. Elle me raconte l’histoire d’un type là-bas, qui lui a proposé une place où dormir. Elle lui a offert ses services sexuels en échange, mais il a refusé « Mais non Madame, vous n’avez pas besoin de faire ça ». Ses yeux s’arrondissent sur ces mots, son visage se détend: elle me dit avoir été très touchée.

Elle me raconte aussi d’autres petites histoires, comme quand elle a fait brûler un appartement avec un mégot de cigarette mal éteint, et que quelqu’un a profité de l’incendie pour s’y faufiler et voler tous les bijoux de sa mère.

Centre de Salt Lake City

Quant à moi, je lui raconte un peu ce que je fais à Salt Lake City (en gros, que je n’en ai pas la moindre idée). Je lui dis que je n’ai pas vraiment de maison non plus, et que je suis moi aussi reconnaissante de ceux qui ont su me montrer de l’hospitalité, surtout dans le moments où j’en avais besoin. Certes ma situation n’est en rien comparable, mais quelque part, je remarque qu’elle se sent un peu comprise. Elle se détend.

Lorsqu’elle se décide enfin à aller manger – un Burger King – elle me demande si je souhaite l’accompagner, mais je zappe.
Les fast food aux USA, c’est vrai que c’est pas cher, mais c’est aussi généralement assez dégueulasse et je ressens comme un grand besoin de retourner dans la chaleur et la sécurité de l’appartement de ma couchsurfeuse.

Salt Lake City

Au moment de nous séparer, elle me demande si j’ai une arme sur moi. D’un air dubitatif je réponds que non.

Elle est surprise et me gronde d’un air maternel: « Il faut absolument que tu te protèges ma fille. C’est dangereux ici. Tu l’as entendu, hier on m’a agressé. Il n’y a pas de pitié dans ces rues. Protège-toi, aies toujours une arme avec toi. » Je ne suis pas convaincue, mais je la laisse entendre que je ferai attention.

Sur le passage piétons, après quelques bénédictions mutuelles, on se souhaite bonne route, bonne chance et l’on se sépare.

Jo a laissé échapper son âge quelque part, dans l’une de ses histoires. Elle a 62 ans, mais elle n’en fait que 45. J’espère qu’elle sera chanceuse dans ses péripéties, et je me demande si ella a vraiment pu rentrer chez elle, en Californie. Mais quelque chose me dit qu’elle ne peut que retomber sur ses pattes. J’en souris, puis je retourne à ma confortable normalité.

Salt Lake City

Ce que je connais de Salt Lake City? Pas grand chose, je sais qu’il y a eu des jeux olympiques d’hiver, en 2002. Je sais qu’il devrait y avoir de la neige, du moins autour de la ville. Et c’est tout. Je m’y suis rendue principalement parce que c’est de là que je pourrai prendre le célèbre California Zephyr, un train panoramique qui va me permettre de traverser tout le Colorado. Le Colorado d’ailleurs, ça promet. Mais en attendant, c’est tout l’Utah que je dois traverser en Greyhound. Le trajet dure environ 6 heures 30, pour 437 miles. C’est un parcours magnifique: la route est bordée de parcs nationaux.

Lire la suite: American Drifters: ceux qui attendent le train

Sur les routes de l'Utah

Quelque part, sur les routes de l’Utah

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Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(12 commentaires)

  1. Haydée dit :

    Elle fait plus jeune alors qu’elle n’a plus de dents ? Elle avait un dentier :) ?

    • Corinne dit :

      En fait ça ne se voyait pas facilement, elle parlait juste très bizarrement. Elle m’a expliqué plus loin qu’elle avait un dentier mais qu’il avait été mal fait et que ça lui entaillait les gencives donc elle ne pouvait pas le porter. Je me suis dit qu’elle avait peut-être perdu ses dents à cause de la drogue, ou d’un accident… J’ai même pas pensé à la vieillesse :D

  2. Mélissa dit :

    Il y a donc une suite à cette étonnante rencontre?

  3. Effectivement, ce n’est pas un mormon mais…quelle histoire !!!! Je tire mon chapeau à cette femme qui reste optimiste malgré tout ce qui lui arrive. Elle a beaucoup de courage et j’espère pour elle que les choses vont s’arranger, elle le mérite sûrement. Merci à toi aussi de nous avoir si bien raconté cette histoire.:-)

  4. Oula, je ne m’attendais vraiment pas à ce genre d’histoire…
    Merci pour ce bout de vie partagé, qui nous fait réaliser la dureté du revers de l’American Dream…

    • Corinne dit :

      Oui c’est vraiment pas glop. La première chose que l’on remarque une fois sur le sol américain c’est la dureté de la vie pour les sans-abris. La plupart font leur lit sur les trottoirs, certains même au milieu d’une rue, ils n’ont pas d’endroit où se cacher pour dormir avec un peu d’intimité.

  5. Nadege@Miami dit :

    Incroyable cette histoire. C’est vrai qu’au USA, le sans-abris sont assez dénigrés !

  6. NowMadNow dit :

    Parfois j’essaie de me blinder et de ne pas forcer ce genre de rencontres, dans ces moments-là je me sens lâche. Tellement détestable.
    J’ai rencontré plusieurs dames qui correspondent à ce portrait. J’ai quelques amis qui sont tombés dans ce cycle infernal.

    Très intéressant de te lire Corinne.

  7. Chloé dit :

    Hello,

    Je suis une nouvelle lectrice et je dois dire que ton site est vraiment passionnant (voir l’heure de mon commentaire…j’espère que mes phrases auront un sens ah, insomnie quand tu nous tiens!)
    Mmmmm, les Etats-Unis…
    le pays si fascinant et si repoussant; car tous les extrêmes s’y côtoient…

    Je me hais pour ce que je vais écrire, mais je crois que je vais reconsidérer l’idée de faire un tour dans certaines de ses agglomérations, toute seule ou accompagnée.

    Par ailleurs, cette histoire de dents m’a tout de suite rappelé les Amish et leurs dents,
    Il est fréquent qu’ils enlèvent les dents (des jeunes filles ?) pour les punir dit-on sur X site internet, simplement pour des raisons d’hygiène vraiment rudimentaire puisqu’ils ne vont pas chez le dentiste dit-on sur un autre..évidemment ils n’y a jamais d’infos claires. Je suis dans une projection motivée par mon propre intérêt pour les Amish évidemment, mais si Jo était une ancienne Amish qui a renié sa foi ? Ce serait une autre couche in-croyable à sa dure histoire de vie.

    Merci de partager les tiennes en tout cas, comme je le ferais bientôt si elles peuvent intéresser des étrangers sur internet, un autre pays/continent que je visite beaucoup trop souvent ces jours-ci.

    • Hello Chloé, merci pour ton message tardif et encourageant :)
      C’est très intéressant ta théorie, je ne connais pas grand chose des Amish, mais c’est possible!? Quelqu’un m’avait dit qu’à Salt Lake City il y avait une communauté importante.
      Elle a peut-être essayé de revenir, sans succès. Une histoire aux multiples fins possibles!
      PS. Et je t’encourage aussi à partager!

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