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Corinne

Senneterre-Montréal, à l’envers

Il est 5:20 du matin. Je retrouve Pascale dans l’immense couloir de notre motel: elle va m’accompagner à la gare ferroviaire de Senneterre après m’avoir fait vivre un siècle d’histoire à l’envers, à travers l’Abitibi-Témiscamingue.
Train Senneterre-Montréal

Prêt à partir, à la gare de Senneterre

Senneterre, c’est un bled curieux d’à peu près 3’000 habitants. Et s’il y a un far-west québécois, c’est forcément ici. Le centre de la ville est clairement indiqué par un panneau vert, au cas où on le chercherait sans succès (et il n’est nul doute que d’autres ont dû s’y reprendre à plusieurs fois).

Je sais que c’est difficile à croire, mais ce genre d’endroits, c’est un peu mon Disneyland.

La largeur des avenues, le style Boomtown, les travailleurs partout, le restaurant à poutine du coin (et ses rideaux des années-je-ne-sais-combien), tout ce mélange improbable me donne envie de danser dans son immense croisement avec une robe bleu ciel à traîne et un diadème serti de brillants.

Motel La Bell'Villa, Senneterre

Mon fabuleux motel coincé dans le temps (La Bell’Villa, à Senneterre)

À cinq heures et quelques donc, je saute dans le wagon passagers du Senneterre-Montréal, pique-nique dans le sac pour la journée (du fromage qui fait skouik sous la dent, des bagels, des pepperettes et des graines) prête à affronter les 10-12-14 heures que durera ma dernière épopée canadienne (pour cette fois). Mon billet de train annonce une arrivée à Montréal vers 17h00, mais l’hôtesse qui m’accueille me suggère de ne pas m’attendre à y être avant 18h00. Pas de problème, j’ai le temps.

Le temps, c’est plus ou moins tout ce que l’on a, d’ailleurs… Jusqu’à ce qu’on n’en ait plus.

Alors je profite de chaque seconde d’ennui qui est mise à ma disposition comme je le ferais pour un whisky rare et précieux. Dix heures entre forêts et rivières, quelques arrêts au milieu de nulle part, des conversations d’un autre monde, à peine ouïes, sur la chasse, la pêche et le reste, pas une once de réseau, rien ou presque, juste le temps, moi, et la nature sauvage.

Train Senneterre-Montréal

Petit-déjeuner pique-nique à bord du Senneterre-Montréal

Je remets en perspective cette semaine dans l’Abitibi-Témiscamingue: un road trip sublime avec, comme soleil de remplacement, la bonne humeur et la fraternité partout / des leçons de vie à la pelle, sur le courage, la détermination, l’harmonie et la patience / des paysages rien que d’ici, des animaux et des gens qui se laissent vivre naturellement, heureux / un aperçu impressionnant de ce qui peut être accompli en seulement cent ans d’histoire.

Je remets en perspective ce début d’année à 300km/h. Je remets en perspective ces six années de voyage, précédées par vint-cinq années de déroute et deux années de la détermination la plus solide de la planète. Mais ça commence à faire loin…

Et là, juste là, je suis dans un train silencieux.

Si ce n’est pour les rires des fillettes qui font du coloriage au fond du wagon. Si ce n’est pour ces jolis petits vieux qui se racontent comment ils ont mis un canoë sur un hydravion pour partir à la pêche dans quelque coin reculé. Si ce n’est pour l’hôtesse qui installe tous les passagers pour Montréal près d’une « belle fenêtre ». Si ce n’est pour ceux qui se pressent l’un l’autre pour descendre fumer aussitôt que le train, enfin, fait une halte. Si ce n’est pour quelques retrouvailles familiales et bruyantes sur les quais. Si ce n’est pour ceux qui montent et descendent aux arrêts les plus improbables de la planète (mais où vivent-ils, dans une cabane sur un arbre? un tipi dans une clairière? un radeau posé sur la rivière?).

Train Senneterre-Montréal, arrêt Pot'o Rouge

Arrêt « Pot’o Rouge » du Senneterre-Montréal

J’avance, en distance. Mais j’avance aussi dans le temps, plus subtilement. J’avance sur tous les fronts.

C’est la magie des trains: de ralentir ta vie jusqu’au point où tu pourrais découper et délimiter chaque fraction de temps, la considérer comme une entité entière (comme un jeu de dominos!) puis la remettre dans cette grande ligne, globalement imperturbable.

Dans le train, je donne du sens à ce qui n’en a pas. Le train, à la manière d’un microscope, révèle ce qui a réellement de l’importance, le moteur derrière tout: les secondes précieuses de ces années qui te reconstruisent. Et, le temps d’un mouvement, les voilà déjà derrière toi à t’attendre sur les cimes des forêts ou les remous des rivières, quelque part sur le chemin de tes souvenirs.

Train Senneterre-Montréal, infos pratiques

Le trajet Montréal-Senneterre (ou l’inverse) est opéré par ViaRail. Il part de Montréal trois fois par semaine (les lundis, mercredis et vendredis) et idem de Senneterre (les mardis, jeudis et dimanches). Un aller simple en classe économique (vraiment très confortable et spacieuse!) peut s’obtenir à partir de 95$CAN (~65€). Votre bagage peut être enregistré sans coûts supplémentaires. À bord, une carte menu est à votre disposition avec quelques boissons chaudes et collations. Il y a des robinets d’eau potable entre les wagons. Je vous recommande cependant de prendre un bon pique-nique et des snacks avec vous, car c’est long! Durée du trajet: environ 12 heures… Et il paraît qu’il n’est jamais à l’heure.

Remerciements à Tourisme Abitibi-Témiscamingue et Destination Canada: ils ont rendu ce voyage et ce billet possibles! Merci aussi au Motel La Bell’Villa (idéalement situé) pour son accueil. Opinions et choix éditoriaux sont miens!

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(11 commentaires)

  1. J’ai adoré ce très bel article, qui me rappelle à quel point j’apprécie ta plume.
    J’ai aussi beaucoup aimé la vidéo, très calme et sereine, qui nous invite à réfléchir, nous aussi. C’est comme si on était là, avec toi, sur ce chemin de pensées.

    Merci pour ce beau partage qui me laisse toute pensive, en ce premier jour de retour en France après 5 mois à l’étranger…

  2. Le temps de lire ton article, j’ai été transportée en un autre temps et un autre espace, dans une sorte de mouvement immobile …
    Très chouette aussi la petite vidéo !

  3. lapointe dorys

    Ce trajet, je l’ai fait à plusieurs reprises, mais il n’était qu’une partie de mon trajet complet. Soit, Québec/Amos, ou encore Montréal/Taschereau, et inversement, à l’époque où Via Rail trouvait encore son compte d’amener les voyageurs plus loin que Senneterre. J’ai effectué ces périples en train en toutes saisons et si on était chanceux, il était à l’heure, mais règle générale, il ne l’était pas. L’hiver surtout, entre La Tuque et Senneterre, où il y avait tellement de neige sur la voie qu’il fallait attendre que la « charrue » vienne la dégager, et une de ces fois, mon trajet Québec/Amos a duré plus de 20 heures, où nous sommes restés bloqués plusieurs heures sur cette voie. Dans le froid, isolés, laissés à nous-mêmes et un peu… inquiets. Mais pour moi, qui à 14 ans était seule mais qu’on avait confiée au « car man », c’était ça l’aventure.

  4. Olivier.

    Lire ceci et vos commentaires, un lundi matin dans une cage que l’on appelle « bureau » et voilà que l’envie de partir revient au galop :-)
    Merci pour ces petits moments d’air frais et de motivation ;-) !

  5. Merci. J’aimerai avoir cette poésie quand j’écris (mais en fait je trouve ça trop personnel quand je m’en approche pour les partager).
    J’aimerai re-voyager en train, seule, avec le temps de regarder et écouter… dans quelques années.

  6. Soledad

    Merci , beaucoup de plaisir à vous lire ,
    J ai très envie de faire ce voyage , faut il réserver à l avance ?
    Joyeux noël !

    • Bonjour! Désolée pour la réponse qui a tardé. Vous pouvez réserver le trajet sur le site de ViaRail. Je pense qu’on peut aussi le réserver le jour même à la gare (mais je n’en suis pas sûre…), il vaut certainement mieux s’y prendre à l’avance.

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