Vie Nomade • Voyage, culture & contre-courant, depuis 2008À proposPresseProContact

Carnet
de bord

Corinne

Ma Suissitude

Je suis née ici, en Suisse. Mais je n’ai jamais été, à proprement parler, Suisse. C’est que mes parents sont Italiens, et dans nos contrées ne s’applique point le droit du sol. C’était étrange pour moi, d’être techniquement Italienne malgré toutes ces années de vie ici. Alors voilà: aujourd’hui, je suis désormais Suisse.
Fribourg, Suisse

La belle ville de Fribourg, où je suis née, où j’ai étudié, et où j’ai vécu quelques années

C’était étrange aussi de me dire que j’étais limitée dans mes mouvements à cause de ça, que l’on aurait pu, un jour, me priver du droit de revenir dans mon pays (le seul que j’aie vraiment connu, malgré de nombreux allers-retours dans l’Italie de mes… ancêtres vivants).

Il y a trois ans j’ai donc lancé une procédure de naturalisation. Une démarche assez coûteuse (quelques 3’000 euros) et longuette (oui, je disais trois ans) incluant plusieurs entretiens un peu flippants de prime abord, mais finalement assez agréables, notamment auprès d’une gentille dame de l’Etat de Fribourg (mon canton d’origine) et de tout le comité de ma commune (là j’avoue, c’était un peu plus impressionnant). J’ai dû y répondre à des questions plutôt précises et parfois assez techniques sur la politique de notre pays, mais aussi sur les spécialités culinaires de mon canton (si vous pensez qu’en Suisse il n’y a que de la raclette, de la fondue et du rösti je vous invite à revenir immédiatement sur vos pensées impures!) ainsi que sur le beau monde qui divertit nos contrées (les auteurs morts, ça compte?).

Tarte du Vully salée

Une tarte du Vully salée, faite maison par une amie

Papet vaudois

Mon papet vaudois, une spécialité du canton d’à côté!

Mais avant tout cela, j’ai dû déposer ma demande sous la forme d’une lettre de motivation, et c’est celle que je veux partager avec vous aujourd’hui. Elle a été un tournant important dans ma vie confuse d’Italienne pas Italienne et de Suissesse pas Suissesse: comme l’obligation de mettre les points sur les i une fois pour toute. J’ai été passablement en colère, dans le passé, de ne pas être reconnue comme Suissesse malgré mon « allégeance de naissance » à mes campagnes fribourgeoises. Il était donc temps de lancer ma rancoeur derrière, bien au loin, et d’aller chercher ce qui me revenait. Alors j’ai pris ma plume et j’ai fait ce que je sais faire…

Devenir Suisse, ma lettre de motivation

“Fais-moi rire! Tu n’es pas une Italienne, toi, tu es 100% Suisse!” s’exclame-t-il plié en deux, comme s’il venait de faire la blague la plus drôle de l’univers. Lui, c’est un cuisinier suisse que j’ai rencontré par le plus pur des hasards au Laos, en 2010. On s’est mutuellement reconnus à l’accent.

C’est vrai! J’ai vécu en Suisse depuis ma naissance, j’y ai esquissé mes premiers pas, mes premiers dessins, j’y ai écrit mes premiers poèmes (maladroits), j’y ai appris et grandi, sans relâche, entre le Jura et les Alpes. Pourtant, mon passeport n’a jamais été d’accord: c’est écrit Italia dessus.

Alors c’est vrai aussi qu’à la maison, on m’a plutôt éduquée comme on le ferait dans le sud. C’est vrai que j’ai mangé énormément de pâtes à la sauce tomate. C’est vrai que les vacances en Toscane et à Naples, chaque année, m’ont laissé le goût du soleil dans la peau. C’est vrai que j’apporte une affection toute particulière aux mers et aux océans. Mais pour la petite histoire…

À ma naissance, à la Clinique Sainte-Anne de Fribourg, ma mère étant inconsciente (la pauvre), c’est mon père qui s’auto-désigna pour le choix difficile de mon prénom. Les grands-mamans se battaient pour faire valoir leur opinion, mais il sut rester ferme: sa fille s’appellerait Corinne, parce qu’il lui fallait absolument un nom en français. Elle était d’ici, après tout.
Oh et puis, mieux encore! Il fit en sorte que tout le monde soit content. Sa fille s’appellerait donc Corinne Laura Maria et devrait à tout jamais signer ses papiers officiels avec non un, mais trois prénoms.

Avec eux (les parents, pas les prénoms!), j’ai d’abord appris à parler l’italien. Je me souviens de ma mère grondant mon père lorsqu’il me parlait en dialecte napolitain: “Notre fille doit apprendre le bon italien! Elle est en Suisse!”. Moi, j’en rigolais. Puis, quand l’école a commencé, j’ai ramené le français à la maison, comme on ramènerait un gribouillis dont, à cet âge tendre, on serait très fier. J’en suis restée très fière d’ailleurs: le français est devenu la langue de mon coeur, mon matériau premier.

Randonnée dans la Broye

Les chemins de randonnée qui bordent le lac, dans la Broye

Durant mon enfance et mon adolescence, j’ai eu un mal énorme à me définir. Qui étais-je? La Suissesse? L’Italienne?
Mes camarades de classe m’appelaient parfois le spaghetti. La plupart d’entre eux étaient étrangers aussi, fils d’immigrés ou de réfugiés. J’étais dans un univers où venir d’ailleurs était la norme, et où les Suisses comme les autres se mélangeaient allègrement dans la cour de récré. En vacances en Italie, on me présentait toujours comme la Suissesse. C’était évident, voyons! Je n’étais pas comme eux autres!

Je suis restée confuse pendant longtemps. À la question “D’où viens-tu?”, j’ai répondu en alternance l’une ou l’autre chose, selon mon interlocuteur, selon la situation, selon mes émotions du moment.

Randonnée dans la Broye

Champs de tournesol, dans la région de la Broye

Plus tard, j’ai été prise du virus du voyage, qui se mariait tellement bien avec celui de l’écriture et de la photographie. Mes diplômes en poche, j’ai sauté dans un avion et me suis exilée durant deux ans au fin fond de l’Asie, à la recherche d’inspiration et de nouvelles perspectives.

Je suis revenue en Suisse. Puis je suis repartie, du côté des Amériques cette fois. Et je suis encore revenue. Je reviens toujours.

Lorsque je considère mon passeport, il y a une certaine fierté, c’est clair: il est rempli de mille tampons du bout du monde, de tous ces endroits fabuleux que j’ai eu la chance de visiter. Mais quand je le referme, je m’interroge. Ce n’est pas là, en Italie, que je retournerai. Ce n’est pas là que j’ai grandi, appris, vécu, aimé. Ce n’est pas là que sont mes amis et mes racines.

À chaque retour de voyage, lorsque mon avion survole le pays, je sais. Je vois les montagnes. Je vois les lacs. Je vois les campagnes clairsemées de maisonnettes.
Lorsque je saute dans mon premier train suisse, je sais. Je les vois de plus près encore. Je vois la nature verdoyante, l’architecture magnifique des villes et le tendre confort des petits villages.
Lorsque je prends le bus numéro un à Fribourg, je sais. Je passe à côté du funiculaire puis je descends la route des Alpes, d’où je peux admirer la Vieille Ville, Lorette, l’Hôtel de Ville. Et encore, je sais.

Randonnée dans la Broye

Les chemins de randonnée qui bordent le lac, dans la Broye

Lorsque je me balade dans mon village, je sais. Je sais d’où je viens.
Je viens de ce rebord de fenêtre duquel j’ai toujours admiré cette espèce de trou étrange, dans le Jura, ce rebord duquel j’ai vu les teintes bleues-vertes du Lac de Neuchâtel changer au fil des semaines et duquel, parfois, j’ai vu les cigognes se poser sur le toit du Sacré-Coeur.
Je viens de tous ces chemins de remaniement où j’ai fait rouler mon vélo jusqu’à l’épuisement; de la Grande Cariçaie, où j’ai parfois dérangé de très petites grenouilles. Je viens des champs de maïs entre Estavayer et Châtillon, dans lesquels je jouais ou me réfugiais, enfant.

Je suis un petit oiseau caché dans les roseaux, sur les berges du lac de Neuchâtel.
Je migre parfois, mais je reviens toujours.

Cigognes dans la Broye

Les célèbres cigognes de la Broye, sur le Sacré-Coeur d’Estavayer-le-Lac (Jura en arrière-plan).

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

La Newsletter Nomade

100% naturel et sans spam
lisez la notice pour en savoir plus

J'aime Vie Nomade!

Rédiger un commentaire?

(8 commentaires)

  1. Aaaaaaaaaaah !! Félicitations !!!!!! :D

  2. Serge

    Toutes mes ficelles de caleçon!

    Te voilà donc Suisse sur le papier officiel, mais tu sais, tu l’étais et nous te considérions déjà depuis longtemps Suisse de coeur – et Citoyenne du Monde aussi ;)

    Cela dit, comme le chantait le « Cabaret della Svizzera Italiana »: « Sum Svizer de carta, questo sì, ma sum Svizer anca mì, come tì »: tu as raison, voilà une reconnaissance qui n’a que trop tardé et qui est bien méritée.

    Cela se fête: apéro? :)

    • Merci merci merci! Désormais officiellement représentante de la Suisse à l’étranger, et du reste du monde en Suisse :p Apéroooo (mais sans alcool, damn, j’ai attendu de devenir Suisse pour commencer à apprécier le fromage fondu… et malheureusement perdre tout attrait pour les vins, j’imagine que l’un a remplacé l’autre, argh).

  3. Très émouvant ! J’espère que c’était vraiment ta lettre parce que c’est vraiment bien écrit :-) Je ne savais pas du tout que c’était aussi compliqué de devenir Suisse, j’apprends quelque chose !
    C’est marrant parce que une de mes copines est de Fribourg, et j’ai été lui rendre visite en septembre et j’ai adoré cette ville ! En même temps, elle m’a fait visiter comme une pro, elle m’a raconté des histoires, m’a montré des choses hors des sentiers battus… mais on a aussi fait de bons vieux trucs bien touristiques, comme visiter la chocolaterie Caillers un peu plus loin, et puis une fromagerie aussi tant qu’à faire, et on a été à Gruyère :)

    • Haha, tiens, j’ai fait visiter Fribourg (et Gruyères, mais c’était principalement pour le musée Giger!) à mon copain il y a juste quelques jours. Fribourg est une ville magnifique avec plein de petits secrets, même si je pourrais ne pas paraître objective du coup ;)
      Et sinon, oui c’est bien la lettre que j’ai envoyé pour mon dossier!

  4. Whahouuuu j’avais raté ce texte – sublime !!!
    Félicitations à la Suissesse que tu es :)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partagez cet article avec un ami