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Corinne

Petits (grands) chocs culturels au Japon

La décision est prise, le billet d’avion est réservé: je vais retourner à Taipei d’ici quelques jours. Je suis soulagée. Mon esprit commence à s’éclaircir et je peux enfin prendre le temps de pondérer sur mes aventures japonaises avec un peu de recul.

C’est la suite de: Japon: une étrange solitude

Il y a eu ce moment à mon arrivée, où Akira m’a dit que je souriais énormément et que c’était inhabituel… Et puis le moment, quelques jours plus tard où il m’a avoué, d’une toute petite voix, qu’ici ceux qui sourient pour tout et rien sont souvent perçus comme des gens un peu simplets. Je l’avais pris en rigolant (pour changer!), j’avais prétendu que le pays entier avait rarement dû voir quelqu’un d’aussi stupide que moi! Je n’avais pas bien pris le temps de mesurer l’impact d’une telle remarque sur mon angoisse sociale déjà bien présente.

Lorsque Akira me présentait à ses amis, il le faisait toujours de la même manière: « Voici Corinne, une amie qui vient d’Italie/Suisse. Elle sait parler cinq langues! » Cela avait le don de me mettre plutôt mal à l’aise à chaque fois, et ma conclusion, après réflexion, c’était « Oh mon dieu, en fait c’est parce que je dois avoir un de ces airs, avec mon sourire niais, qu’il se sent obligé de compenser avec cette remarque, histoire de prouver qu’il ne se baladait pas avec une nunuche! ».

Puis il y a eu le dîner avec son ami et collègue de longue date, Monsieur Okamoto. Au restaurant, on nous apporte les plats et il y a ce drôle de moment où tout le monde se regarde mais personne ne mange. Quand est-ce qu’il faut prendre ses baguettes et commencer? J’ai connu assez de cultures différentes à présent pour savoir qu’une situation aussi simple peut prendre une complexité inexplicable, ailleurs. Au bout d’une minute aussi longue qu’une heure Akira me jette un regard insistant. Je ne comprends pas et je souris comme une abrutie. Il me dit enfin « Il faut que tu commences, tu es l’invitée. » Oh. Désolée. Voilà, qu’est-ce que je disais?

Japon

Après le dîner nous nous rendons tous chez Akira et l’ambiance se détend un peu. Nous voilà par terre dans sa chambre, en chaussettes, avec des cartes à jouer et des verres d’Amaretto. Akira m’apprend leur jeu favori, et en une ou deux parties je me transforme en adversaire à leur hauteur.

Malgré une longue relation entre ces deux-là, Akira se réfère toujours à son ami d’un révérent « Monsieur Okamoto a dit… », avec un geste de la main calme dans sa direction, la paume ouverte. C’est son supérieur, tout de même, mais quel contraste avec le moment très familier que nous sommes en train de passer.

Et puis je gagne, peut-être un peu trop souvent. Je commence à me demander si je ne devrais pas les laisser gagner un peu. J’ai du mal à lire les expressions d’Akira et de Monsieur Okamoto. Sont-ils vexés? Sont-ils bons joueurs? Quelle est la norme dans ces situations, au Japon?

Je ne peux cependant pas m’y résoudre, et au moment où Akira pose ses dernières cartes avec victoire sur la table en sonnant « J’ai gagné! », je le remballe en lui demandant de reprendre ses cartes avant de lui aligner une succession gagnante. Je me sens très fière et à la fois je me demande si ce n’était pas de trop. Je ne saurai jamais. Nous jouons une dernière partie et c’est Monsieur Okamoto qui gagne enfin. Voilà, nous pouvons arrêter le jeu… Je crois que c’est ce que Akira attendait.

Et puis il y a eu la session karaoké en plein milieu d’après-midi, avec la timide amie de Akira. Session ensoleillée (enfin pas trop, puisque nous étions enfermés dans une chambrette privée) avec, s’il vous plaît, thés froids et colas. Le karaoké, c’est une affaire très sérieuse au Japon. Mes compères et moi chantons proprement, l’un après l’autre, sur des chansons que nous connaissons et maîtrisons. On s’applaudit à la fin de chaque performance. Sauf quand je me tente à un Nirvana, pour déconner, et que je me plante misérablement. Là personne n’applaudit. Et encore une fois je ne sais pas quoi faire. M’excuser? Changer la chanson? Je n’ai pas honte mais je vois leurs regards fuyants comme si je me trouvais dans une situation de honte. Bon, je crois que je vais en rester à mes classiques.

Le moment le plus compliqué était sans doute celui où nous avons invité l’amie d’Akira à la maison. Je leur ai préparé un bon plat de pâtes à l’italienne et puis nous avons regardé un film, Norwegian Wood, l’adaptation du roman du même nom de Murakami. C’est un film au rythme assez tranquille, avec de quelques scènes de sexe plutôt lentes. L’amie d’Akira est quasiment immobile et ne détache pas une seconde ses yeux de l’écran. La tension pourrait se respirer dans tout l’immeuble. Je compte les secondes durant les scènes un peu lourdes. Une fois partie, nous nous disons que ce n’était pas une très bonne idée de lui avoir imposé ça, mais qu’en savions nous?

Et le moment le plus étrange c’était, je crois, lorsque nous avons tenté de louer un de mes anime préférés, que je voulais regarder avec Akira. Le DVD n’était pas disponible et la vendeuse s’est inclinée de mille courbettes en s’excusant profusément. Akira l’a un peu grondée et elle a continué de s’excuser, d’un air on ne peut plus désolé. J’avais envie de dire « Mais non, mais non, c’est pas grave, c’est pas de votre faute! » mais forcément, je n’avais pas les mots. J’ai voulu en discuter avec Akira et il m’a lancé un froid « C’est ainsi, ici. Ils sont payés pour ça. »

Tous les sourires un peu trop forcés des vendeurs, des policiers, des serveurs, leur enthousiasme excessif au service, leurs excuses rabaissantes, l’image du type qui dit « Merci! » à l’entrée du métro, à tous les gens qui passent, mes difficultés, non, mon impossibilité! à lire dans les expressions des gens, à savoir quoi faire et en quelle circonstance, à passer pour la niaise de service… tout m’est retombé d’un coup sur la tête. Non, non. Je ne peux pas. Je ne peux vraiment pas…

Au moment où mon avion à décollé, j’ai ressenti un soulagement extrême. J’allais retourner à Taipei pour six mois (mais je ne le savais pas encore), et puis désespérer pendant les deux ans suivants d’y retourner, d’y faire ma vie. Aujourd’hui ça m’est passé. Je n’ai plus cette obsession de Taïwan, mais je crois encore un peu que c’est là-bas qu’un jour, je vieillirai.

Par Corinne Stoppelli

Je suis Corinne, un petit oiseau libre. Sans domicile fixe depuis 2010, je sillonne la planète à la recherche d'inspiration et de points de vue différents. Sur Vie Nomade, je partage mon regard sur le monde, le temps et le changement, d'une plume sincère et d'un objectif curieux et ouvert. En savoir plus?

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(10 commentaires)

  1. Cela doit vraiment être très différent au Japon. J’ai le sentiment qu’une fois le choc culturel passé, on pourrait s’y plaire et en tomber amoureux.

    Merci pour la note sur le repas au resto. Je retiens pour le jour où j’y serai invitée ;-)

  2. Comme toujours, j’ai pris beaucoup de plaisir à te lire, savourant chaque mot de ton récit.

    Le Japon est une destination qui me tente beaucoup (elle fait partie de ma Bucket List d’ailleurs), mais qui a un statut « à part » : le Japon a l’air d’être un endroit plein de paradoxes, de chocs de cultures et d’époques … Je ne sais absolument pas à quoi m’attendre, même en lisant de temps à autres des récits de voyageurs … et c’est aussi cela qui me plait.

    Merci pour ton retour tout en nuances et en émotions ; à travers ces lignes j’ai vécu à tes côtés tous ces moments de doute, moments délicats où l’on se demande que faire pour éviter l’impair culturel (sans le pouvoir vraiment).

    Cette barrière de langue et de culture, je l’ai déjà ressentie que Cambodge, mais je pense que c’est encore très « peu » et comparaison des tranches de vie que tu nous a partagées.

    • Hello Amandine, merci pour tes gentils mots :)
      Je pense que la barrière on la ressent tous à une intensité, à un lieu et à un moment différent. Y’a des facteurs qui accroissent la sensation je pense. Moi j’étais toute perdue en y arrivant à la base, c’était le terrain idéal pour m’en prendre plein les dents.
      Je crois que le Japon requiert un état d’esprit très positif et posé pour être apprécié. C’est aussi pour ça que j’aimerais lui donner une nouvelle chance.

  3. Salut Corinne,
    c’est vrai qu’on a souvent cette idée que le Japon est un pays très occidentalisé,
    c’est vrai en un sens, mais très loin de la vérité que l’on peut ressentir sur place.
    Comme tu le dis dans ton article d’il y a deux ans, le Japon est un pays très isolé.
    Culturellement, comme dans les rapports, tout y est codifié, ritualisé… difficile de pas mettre les pieds dans le plat tant qu’on a pas la panoplie complète.
    Mais bon… au bout d’un moment, il faut laisser couler, sinon tu psychottes:)
    Les japonais sont ravis voire épatés dès que tu arrives à lâcher une courbette, mais c’est aussi un peu parce que par défaut l’occidental est « un animal qui garde ses chaussures à l’intérieur » – comme disait un yakusa d’un film de Fukasaku:)
    ++

    • Ouais, c’est ça, j’étais en mode parano total :p
      J’ai eu l’impression que les japonais s’attendent à ce que tu fasses tout juste, ne se disent pas forcément que tu es étranger et que tu dois apprendre. La Suisse est très insulaire aussi, j’ai trouvé beaucoup de similarités dans la façon de voir les rapports avec les autres. Je me souviens, avant de voyager, comment mes amis et moi on rigolait du manque de « politesse » ou de ce qui nous paraissait être un comportement grossier de la part d’étrangers nouvellement arrivés. C’est ce que j’ai ressenti de la part des japonais à mon contact, je me sentais un peu comme une génisse pataude lâchée dans la jungle. Je ne sais pas si c’était trop teinté de mon expérience suisse ou si c’était un ressenti réaliste, je ne le saurai jamais, car c’est limité à mon expérience du Japon à ce moment bien étrange de ma vie. Mais je laisse le doute en suspens :)

  4. Flo

    Bonjour~
    J’arrive très très tard si ton blog, mais après avoir lu plusieurs de tes articles dont celui-ci, je ne peux m’empecher de réagir.
    Ton hote avait l’air très accueillant et sympa, mais très sincèrement, en lisant tes lignes, j’ai l’impression qu’il etait assez rigide aussi. Le coup de « ce sont les invités qui mangent en premier », de « les gens qui sourient ici sont prit pour des simplets » etc… juste… non. C’est juste raide raide raide. Je pense que tu n’aurais pas ressenti autant de malaises sociaux si tu avais été avec une personne plus « cool », plus « laid-back », meme Japonaise (haha)
    Le Japon est fait de règles sociales complexes et strictes, nous le savons bien, mais j’ai rencontré suffisamment de Japonais jusqu’a maintenant pour etre persuadée que l’on n’est pas obligé de se sentir toujours comme un « elephant dans un magasin de porcelaine » comme tu le dis si bien. Je compatis totalement a toutes tes aventures, moi meme j’ai connu beauuucoup de malaises sociaux qui viraient parfois limite au suicide, mais je sais qu’il existe néanmoins des personnes ouvertes et fun qui ne prendraient pas mal le fait que tu crie « victoire » quand tu gagnes ou qui n’auraient pas besoin de préciser a leurs amis que tu es intelligence malgré le fait que tu souries beaucoup. Des Japonais (de confiance) m’ont d’ailleurs confié a plusieurs reprises que c’etait au contraire une bonne chose (moi aussi je sourie tout le temps), et que les gens devraient en prendre de la graine.
    Bref je m’exprime surement très mal, mais tout ce que je veux dire c’est que j’ai l’impression que tu as vécu des moments très difficiles que quelqu’un d’autre aurait pu/su t’épargner.
    A ce stade de ma lecture, je ne sais pas encore si tu es retournée au Japon après Taiwan, mais j’espere que la prochaine fois, les gens autours de toi sauront te mettre vraiment a l’aise, et que tu feras des rencontres topissimes :))

  5. Je viens de lire ton récit Corinne, en étant au Japon depuis quelques jours. Depuis que je suis arrivée, j’ai un sentiment bizarre, un malaise que j’ai dû mal à définir et je me retrouve dans certaines choses que tu décris et la dernière fois que j’éais venue également, même si je ne m’en suis pas rendue compte, ne me le suis pas avouée et l’ai mis sur le compte de mon deuil (ce qui est aussi vrai). Bref, merci pour tes écrits honnêtes, je retourne essayer de m’intégrer pour cette année qui va me sortir de ma zone de confort…

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